UA-7101967-1

14/06/2009

Babington sur Machiavel

Machiavel

Les habitués de nos prétoires littéraires savent que grâce à certaines fictions légales, nous sommes fréquemment emmenés à prendre connaissance de cas qui tombent en dehors de la sphère de notre juridiction. C’est pourquoi, je veux dire ici fortement que dans le cas présent, monsieur Périer ressemble quelque peu à ce parlementaire, obscur factotum de procédés antécédents, dont le nom n’est employé que dans le but d’emmener Machiavel devant la cour . Nous nous proposons d’examiner le caractère et les écrits d’un homme dont le nom, dans l’histoire littéraire, reste un des plus odieux. Parmi les poncifs pour le décrire ceux de Tentateur, Principe diabolique, Inventeur de l’ambition et de la revanche et Origine du parjure. Voilà pour un homme, qui avant la publication de son fatal Prince ne fut jamais ni un hypocrite ni un tyran ni un traître, ne simula jamais la vertu ni ne commit de complaisances criminelles. Un auteur assure gravement que Maurice de Saxe apprit sa politique frauduleuse en lisant son exécrable volume. Un autre remarque que depuis la traduction de son œuvre en turc, les Sultans répandent le sang avec plus encore de conviction qu’auparavant. Lyttelton charge le malheureux Florentin du massacre de la Saint Barthélemy, des crimes et des multiples trahisons des Guise. Certains auteurs ont décelé que le Complot des Poudres devait être, à l’origine, attribué à ses doctrines. On pense aussi que son effigie fut substituée à celle de "Guy la faux" personnage traditionnel que la jeunesse anglaise promenait joyeusement dans les processions afin de commémorer annuellement la préservation des Trois États. L’Église de Rome le prononça relaps et nous n’avons trouver personne pour témoigner leur opinion sur son mérite. Il est frappé de l’épithète de gredin et son nom est celui du diable. Il est, en effet, rarement facile, pour le lecteur peu familiarisé avec l’histoire de l’Italie de cette époque, de lire sans horreur, amusement et étonnement les célèbres traîtrises qui jetèrent l’opprobre sur son nom. Un tel étalage de ruse sans vergogne, une telle atrocité scientifique et bonhomme, ressemble plus à de la fiente qu’au plus dépravé des hommes. Principes que le truand le moins averti hésiterait à révéler à ses hommes les plus fidèles sans circonlocutions ni sans sophismes. Mais dans son esprit c’est bien l’absence de détour qui reste l’axiome fondamental et le moteur de toute science politique. Il n’est pas anachronique, pour la plupart des lecteurs ordinaires, de regarder l’auteur d’un tel livre comme un homme sans aveux. Les sages, quoi qu’il en soit, ont toujours appris à observer les anges et les démons de la multitude avec suspicion. Machiavel fut un républicain zélé durant toute son existence. L’année de la composition de son manuel de gouvernement, il endura la prison et la torture au nom des libertés publiques. Il semble inconcevable que le martyr de la liberté eut agis volontairement en apôtre de la tyrannie. Quelques écrivains éminents ont donc tenté de trouver un sens caché au paradoxe de sa malchance, plus proche du caractère et de la conduite de l’auteur, quoi qu’il en paraisse à priori. Une hypothèse veut que Machiavel tenta d’employer avec Laurent de Médicis la même supercherie qu’employa Sunderland avec Jacques II qu’il rallia tout en servant les intérêts français et qu’il su exciter à la haine, comme le moyen le plus sûr, pour s’assurer la délivrance et la vengeance. Beacon, lui, soutient que cette trahison n’était que le prix d’une grave ironie et que son intention souhaitait prévenir les hommes des machinations et des artifices des ambitieux. Il serait facile de montrer que ces positions ne correspondent pas à beaucoup de passages du Prince lui-même.


Nick Machiavel n’avait pas le truc


Mais il donna son nom à notre vieux Nick

Hubridas, Part III. Canto I.(nous croyons qu’il existe un schisme sur le sujet chez les antiquaires)

Les autres travaux de Machiavel en fournissent la réfutation la plus décisive. Dans tous ses écrits publics, découverts sur trois siècles, dans ses comédies construites pour l’édification du peuple, dans ses commentaires sur Tite-Live faits à l’intention de l’enthousiasme des patriotes florentins, dans son histoire des papes, jugée très estimable, dans ses déclarations publiques, dans ses mémorandums privés, l’absence de principes moraux pour lesquels le Prince fut si sévèrement censuré ne transparaît ni n’est plus ou moins discernable. Il est douteux que l’on trouve dans un des nombreux volumes de sa composition, une simple expression indiquant que la dissimulation et la trahison lui aient jamais semblé receler du discrédit. A posteriori, peut-on dire que nous sommes devant quelques volumes montrant une réelle élévation de sentiments et un zèle sans équivoque pour le bien public, alors qu’il s’agit peut-être d’une simple opinion sur les devoirs et les droits des citoyens qui l’entouraient. Dans le Prince, aussi, nous pouvons choisir de nombreux passages qui justifieraient cette remarque. Pour un lecteur de notre temps, rendu, quelque peu perplexe par ce genre d’inconsistances, l’homme, tout entier, est une énigme, comme un assemblage grotesque de qualités incongrues: l’égoïsme et la générosité, la cruauté et le bienfaisance, l’artifice et la simplicité, la vilenie abjecte et l’héroïsme romantique. Les phrases sont celles d’un vétéran de la diplomatie chiffrant à l’intention de ses affidés. Puis, c’est la composition d’un écolier ardent sur Léonidas. Un acte de dextérité perfide et un acte de dévotion patriotique appellent un respect et une admiration identiques. La sensibilité morale de l’auteur est vécue avec une morbidité aiguë et profuse à la fois, bardé dans son armure d’osier moirée de l’apparence de ses contradictions. L’explication serait aisée s’il s’était agi d’un homme faible ou conformiste, mais il n’était ni l’un ni l’autre et ne cessa de démontrer la clarté de son intelligence, la droiture de ses goûts, son subtil sens de l’humour. et un sens non moins exquis du ridicule. Il n’y a pas de raison de penser que ses contemporains trouvèrent quoi que ce soit de répréhensible dans ses écrits. Des preuves abondantes, fournies par les contemporains les plus respectables existent, de l’estime dans laquelle était tenue ses œuvres et sa personne. Clément VII patronna la publication de ces mêmes livres que le concile de Trente, pendant la génération suivante, jugea impropre au salut des chrétiens. Des membres du parti démocrate stigmatisèrent le secrétaire pour avoir dédié son ouvrage au nom abhorré des Médicis. Mais la doctrine qui attira une telle répréhension fut bien l’outil des grandes et des petites politiques de la Renaissance. Le premier sursaut contre elle s’entendit d’au delà des Alpes. Nouvelle que les Italiens reçurent avec étonnement. Nous savons que le premier assaillant fut un Anglais, le Cardinal Pôle. L’auteur de l’anti-Machiavel était un Français protestant. C’est donc dans l’état moral des Italiens de ce temps que nous devons tenté de chercher une explication réelle de ce qui semble le plus mystérieux dans la vie et l’œuvre de cet homme remarquable. Avec un sujet qui suggère tant d’interprétations politiques et métaphysiques. On ne s’excusera pas d’y mettre le temps. Durant les siècles désastreux et troubles qui suivirent la chute de l’Empire Romain, l’Italie sut mieux préservé les traces de l’ancienne civilisation que le reste de l’Europe. Un hiver arctique allait descendre sur elle et elle dut attendre l’aube jusqu’au crépuscule des Mérovingiens et de l’Heptarchie Saxonne avec l’ignorance et la férocité à leur sommet . Cette préséance chronologique en matière de civilisation se perpétua aux cour de longs siècles et, même menacée par les Lombards, dans le Nord, où ils fixèrent leur monarchie sanguinaire, on trouvait plus d’aménités, de confort physique, d’information, d’ordre social dans Rome et Naples protégées par le caractère sacré des pontifes hérité du savoir et du raffinement oriental qu’en Gaule, en Bretagne ou en Germanie. Ce qui distingue le développement de la civilisation italienne, c’est avant tout un caractère urbain que l’on ne trouve pas ailleurs en Europe. Importance acquise très tôt et expérience de l’histoire de fugitifs échappant à le rage des barbares et se défendant, tels Gênes et Venise, qui surent préservé leur liberté en se réfugiant en des endroits peu accessibles, se défendant par l’obscurité avant d’y pourvoir par la puissance. Les autres cités retinrent les institutions conférées par la politique libéral de la Grande République sous les dynasties changeantes des envahisseurs, Odoacre et Théodoric, Narsès et Alboin, là ou leurs gouvernements se montraient trop faibles pour protéger et pour opprimer, l’autorité de ces institutions acquit de la stabilité et de la vigueur. Les citoyens, défendus par leurs murs, choisissaient les magistrats qui promulguaient leurs lois et partageaient ainsi une part considérable de la liberté républicaine. L’esprit démocratique fut mobilisé et les souverains carolingiens trop imbéciles pour lui résister. La politique généreuse des Ottoniens l’encouragea. Une coalition rapprochée de l’Église et de l’Empire aurait pu le circonvenir mais les tentatives ne firent que de le renforcer. Il atteignit sa pleine vigueur au XII° siècle ou il triompha après un conflit long et douteux de l’habileté et des talents des princes de Souabe. L’aide du pouvoir ecclésiastique a grandement contribué au succès des Guelfes, succès de qualité douteuse si son seul effet substituait une morale totalitaire à la servitude politique en exhalant les papes aux détriment des césars. Avec sa bonne humeur habituelle, le public italien constata que le pays portait depuis longtemps les germes de la liberté d’opinion qui se développaient rapidement sous l’influence génial d’institutions démocratiques. Le peuple de ce pays avait observé que toute la machinerie de l’Église, ses saints et ses miracles, ses prétentions un peu grosses et son splendide cérémonial ne valaient aucune bénédiction et que ses malédictions ne présentaient aucun danger ce qu’ils constatèrent après avoir vécu longtemps tout près d’elle et après s’être sentis dupés. Ils restèrent indifférents face aux scènes devant lesquelles d’autres s’émerveillaient avec des yeux d’enfants; ils témoignaient des arrangements, des intérêts et des ruses, ils voyaient les visages et écoutaient les voix réelles des acteurs. Les nations ont vu dans la papauté la vice- régence du tout-puissant, l’oracle de la sagesse où l’empire. Des décisions se partageait entre les théologiens et les rois et devant lesquelles aucun chrétien ne pouvait faire appel. Les Italiens furent les complices des frasques de la jeunesse d’Alexandre, ils connaissaient les méthodes malhonnêtes qu’il utilisa pour accéder au pouvoir. Ils savaient combien de fois il utilisa les clés de Saint Pierre pour se libérer des ses engagements les plus sacrés et la fortune qu’il employa à entretenir ses maîtresses et ses chevaux. Les doctrines et les rites de la religion établie demeuraient simplement traités avec une révérence décente. Et bien qu’ils s’appelassent encore eux-mêmes des Catholiques, ils cessèrent de rester papistes. Les armes spirituelles qui portait la terreur dans les palais et dans les camps des souverains les plus fiers ne faisaient que d’exciter le mécontentement de leur voisinage immédiat au Vatican.. Quand Alexandre commanda à Henri II de recevoir la discipline face à la tombe d’un rebelle, il était lui-même en exil. Les Romains appréhendait qu’il ne s’en prisse à leurs libertés civiles et quand il jura de ne plus s’occuper que de ses fonctions spirituelles, ils refusèrent malgré tout de le voir revenir dans leurs murs. Ailleurs en Europe, les classes privilégiées piétinaient le peuple et défiaient les gouvernements. Mais dans le régions les plus riches d’Italie, la noblesse féodale se retrouva réduite à l’insignifiance. Dans certains pays, contrainte de se soumettre à la protection des puissantes communes auxquelles elle ne pouvait s’opposer, elle se noya progressivement dans la masse des bourgeois. Ailleurs, elle possédait une influence considérable mais peu comparable à celle exercée par leurs pairs transalpins. Princes sans couronnes mais citoyens respectés. les nobles italiens préférèrent se construire des palais somptueux et négligèrent leurs places fortes sur les Alpes. L’état d’évolution de la société dans les états pontificaux et dans le royaume napolitain pouvait se comparer à celui des grandes monarchies européennes. Les états toscans et lombards, par leurs révolutions, préservèrent leurs caractéristiques. Une foule de citoyens rassemblés sur une place est bien plus formidable pour ses chefs que dispersée dans l’espace rural. Déjà, les plus arbitraires des césars trouvèrent nécessaire de nourrir et de divertir les turbulents habitants de ces capitales et les citoyens de Madrid ont, plus d’une fois, assiéger leur souverain dans son propre palais afin de lui extorquer les concessions les plus humiliantes. Les Sultans ont, souvent, du faire des propitiations, à la populace furieuse, avec la tête d’un Vizir impopulaire. C’était là, la teinture démocratique des monarchies et les aristocraties du nord de l’Italie. Une liberté partielle la revisita cependant provisoirement, le commerce et l’Empire la suivirent, la science et la mode, toutes les joies et tous les ornements de la vie l’accompagnait dans son cortège. Les croisades qui ne laissèrent, au reste de l’Europe que blessures et reliques, apportèrent au marché commun Adriatique et thyrhénéen un renouveau de ressources, de savoir et d’influence. La position morale et géographique de ces états leur permettait de tirer également profit des barbares de l’Ouest et de la civilisation orientale. Les vaisseaux italiens parcouraient toutes les routes maritimes. Les comptoirs s’élevaient dans chaque port et dans chaque ville. Les manufactures prospéraient. Partout les changeurs tenaient boutique. Les opérations commerciales se trouvaient facilitées par de belles et utiles inventions. On peut dire qu’au début du 19° siècle, à l’exception de certaines régions de l’Europe du Nord, l’évolution de la civilisation n’atteignait pas celle de l’Italie du Quattrocento. Les historiens condescendent rarement à s’interroger sur les détails qui comptent pour mieux cerner l’état d’une communauté. La postérité, trop souvent égarée par les vagues hyperboles des poètes et des rhétoriciens a confondu la splendeur des cours et le bonheur des peuples. Heureusement, Jean Villani nous a laissé la comptabilité ample et précise des finances de Florence au début du XIV° siècle. On évaluait le revenu de la République à trois cent mille Florins, somme, en tenant compte de la dépréciation du métal précieux, supérieure aux revenus qu’ Élisabeth tiraient d’Irlande et d’Angleterre au XVI° siècle. Le travail de la laine employait deux cent fabriques et trente mille ouvriers. La valeur du négoce lainier s’élevait bon an mal an à 1.200.000 Florins. La Monnaie frappait annuellement 400.000 Florins. Quatre vingt banques conduisaient des opérations commerciales d’une ampleur qui surprendrait les contemporains des Baring et des Rothschild. Florence et ses environs possédait 170.000 habitants et dix mille élèves scolarisés. Douze cent recevaient des leçons d’arithmétique et six cent une éducation supérieure. Les progrès de la littérature et des beaux arts évoluaient proportionnellement à la prospérité. Tous les domaines de l’intelligence, ruinés et exilés dans d’arides déserts par les despotiques successeurs d’Auguste, conservaient un cadre formel qui retenait, toujours, les traces d’une vieille culture qui ne portait plus ni fleurs ni fruits. Le déluge barbare arriva, balayant les derniers repères, oblitérant les derniers signes de l’ancienne allégeance. Mais ils fertilisèrent ce qu’ils dévastèrent. Quand la vague se retira, la nature apparut comme le jardin de Dieu, la joie partout, les rires, les applaudissements se déversaient avec abondance et spontanéité. Tout resplendissait, parfumait, nourrissait... Une nouvelle langue caractérisée par son énergie simple et douce rejoignait la perfection. Aucune langue auparavant ne fournit des teintes si liquides, si somptueuses et si expressives à la poésie longtemps avant qu’un poète ne sache l’utiliser. Au début du XIV° siècle nous fut donnée La Divine Comédie, sans conteste le travail d’imagination le plus important depuis Homère. La génération qui suivit ne produisit pas de second Dante mais elle se distingua éminemment par une vaste activité intellectuelle générale. On ne négligea jamais tout à fait l’étude des auteurs latins en Italie, mais Pétrarque en introduisant une forme d’enseignement plus raffinée, plus libérale et plus profonde communiqua à ses compatriotes l’enthousiasme pour la littérature, pour l’histoire et pour les antiquités romaines qui divisèrent son cœur entre une maîtresse frigide et une muse plus frigide encore. Boccace, lui, tourna son attention vers les modèles grecs les plus sublimes et les Grâces les plus offertes. C’est de cette époque que date l’admiration du savoir et du génie parmi les peuples d’Italie. Les Rois et les Républiques, les Cardinaux et les Doges rivalisèrent pour honorer et pour flatter Pétrarque. Les ambassades d’états rivaux sollicitaient l’honneur de ses conseils. Son couronnement agita la cour de Naples et le peuple de Rome comme un grand évènement politique. Collectionner les livres et les antiquités, fonder des chaires, patronner des savants devint un passion universelle chez les puissants. L’esprit de la recherche littéraire s’alliait à l’esprit commercial. Dans chacune des places ou les princes de Florence étendaient leur gigantesque trafic, des bazars du Tigre aux monastère de la Clyde, c’était la chasse aux manuscrits et aux médailles. L’architecture, la peinture et la sculpture furent encouragées avec munificence. Et il était difficile de trouver un Italien éminent de cette époque qui n’affecte pas l’amour des lettres et des arts. Le progrès de la connaissance et des libertés publiques marchant de concert, atteignirent leur méridienne à l’age de Laurent le Magnifique. On ne peut s’empêcher de citer le splendide passage dans lequel le Thucydide toscan décrit l’état de l’Italie dans cette période:

" Ridotta tutta in somma pace e tranquillità, coltivata non meno ne’luoghi più montuosi e piu sterili che nelle pianure e regioni più fertili nè sottoposta ad altro imperio che de’ suoi medesimi, non sola era abbondantissima, d’abitatori e de ricchezze; ma illustrata sommamente dalla magnificenza di molti principi, dallo splendore di molte nobillisime e bellissime città, dalla sedia e maestà della religione, fioriva d’uomini prestantissimi nell’ amministrazione delle cose pubbliche, e d’ingegni molto nobili in tutte le science, ed in qualunque arte preclara ed industriosa."

Quand nous méditons sur cette description belle et juste, on se persuade difficilement qu’elle fut écrite à une époque ou les annales de France et d’Angleterre n’offrent que le spectacle désolant de la pauvreté, de la barbarie et de l’ignorance. Et on quitte l’oppression de maîtres illettrés et les souffrances d’une paysannerie dégradée pour les États d’ Italie opulents et éclairés, avec soulagement. Des cités vastes et magnifiques, des ports, des arsenaux, des villas, des musées, des librairies, les marchés débordant d’articles de luxe, les ateliers bruissant d’artisans. Les Apennins couverts de riches cultures jusqu’à son sommet. Le Pô conduisant les récoltes lombardes aux greniers de Venise, ramenant les soies du Bengale et les fourrures de Sibérie dans les palais de Milan. C’est avec un plaisir particulier que les esprits cultivés venaient se reposer dans la claire, l’amicale, la glorieuse Florence. Les corridors, réminiscences du plaisir des Pulci, la lumière tremblante de la cellule du Politien, les statues sur lesquelles le jeune Michel-Ange jetait le regard frissonnant de sa jeune inspiration, les jardins ou Lorenzo méditait les chants de la fête de Mai des vierges d’Étrurie. Hélas pour la cité, hélas pour l’esprit et pour la science, pour le génie et pour l’amour!

"Le donne, e i cavalier, glie affamé, e glie agi, Cher ne ‘nvogliava amore e cortesia Là dove i cuor son fatti si malvagi."

Les sept cavaliers de l’apocalypse arrivèrent a tempo , pour secouer et saigner ces régions bénies, suivis de leur cortège d’égorgements, de famines, de misère, d’infamie, d’esclavage et de désespoir. Dans les états italiens, comme dans la plupart des corps vivants, une décrépitude intemporelle était la pénalité d’une maturité précoce. Et on peut en attribuer la cause à la prépondérance obtenue par les villes. Dans les communautés de chasseurs et de bergers, chaque homme devient facilement un soldat. Ses occupations habituelles sont parfaitement compatibles avec les devoirs du service militaire. Aussi loin que soit le conflit, il n’hésite pas à s’y rendre avec le troupeau duquel dépend sa subsistance. Le peuple entier est une armée et toute l’année est une marche. Voilà l’état de chose qui facilita les gigantesques conquêtes d’Attila et de Tamerlan. Mais les gens qui vivent de la terre, sont dans une situation très différente, l’homme est attaché à la glèbe, une longue campagne le ruinerait et il ne peut poursuivre une telle activité. D’ailleurs, il ne détenait généralement pas de quoi s’équiper pour aller à la bataille et les soins de l’agriculture, aux époques infantiles des sciences culturales, demandaient son attention ininterrompue. Pendant certaines périodes plus ou moins longues de l’année, les hommes, sans se porter préjudice, pouvaient partir pour de courtes expéditions, ainsi que le fit Rome au début. ceci avait pour conséquence que les conflits ne s’achevaient jamais puisque les protagonistes arrêtaient de se battre pour la récolte. Ces guerres trop souvent interrompues ne produirent jamais de résultats décisifs mais gardaient l’avantage de conserver au sein du groupe un esprit de corps et une discipline qui le rendaient formidable et le mettaient en sécurité. Les archers et les char tristes du moyen age, qui quittaient leurs champs, le dos chargé de quarante jours de nourriture répondent à cette description. Plus le commerce fit florès, plus il se sédentarisa et plus les aléas et les exactions des conflits lui pesèrent. Le travail des négociants et des artisans demandent une attention sans compromis, dans de telles communautés, on n’a pas le temps mais on a de l’argent. Et dès lors, d’autres membres de la société sont rétribués pour faire le devoir commun à la place de certains, peu préparés à ce genre d’exercice ou retenus à leurs affaires. L’histoire de la Grèce est, à cette égard, la meilleure illustration de celle de l’Italie. Cinq cent ans avant Jésus Christ, les citoyens des républiques égéennes formèrent une des meilleurs milices qui exista. Le progrès de la richesse suivi du raffinement des mœurs altéra progressivement le système. Les états ioniens furent les premiers à cultiver le commerce et les arts et les premiers chez qui l’ancienne discipline se dégrada. Moins de quatre vingt ans après la bataille de Platée, des mercenaires opéraient partout des sièges. Á l’époque de Démosthène, il était rarement possible de persuader ou d’obliger les Athéniens à s’enrôler. Les lois de Lycurgue interdisant le commerce et les manufactures; les Spartiates continuèrent donc à former une importante force nationale alors que leurs voisins louaient des mercenaires depuis longtemps. Mais leur esprit militaire déclina avec leurs singulières institutions. Au second siècle avant Jésus Christ, la Grèce ne contenait qu’une nation guerrière: les sauvages montagnards d’Étolie, qui vivaient à plusieurs générations de mœurs et de culture des habitants de l’Attique. Toutes ces causes produisirent ces effets parmi les Grecs les produisirent aussi, amplifiées, dans la péninsule. L’ Italie n’était pas constitué d’états militaires, par nature, tels que Sparte et elle bénéficiait de l’action pacifique du gouvernement ecclésiastique. Les esclaves demeuraient nombreux et les hommes libres se trouvaient souvent induits par de nombreux motifs pour se familiariser avec les armes. Il n’y avait pas en Italie comme en Grèce une mosaïque de milices domestiques se vouant de multiples haines réciproques. Au final, le mode sur lequel était mené les opérations aux temps prospères des communes italiennes se prêtait mal à la formation de milices efficaces. Des hommes couverts de fer des pieds à la tête, armés de lourdes lances montés sur des chevaux de labour constituait la force principale des armées. On pensait que l’infanterie ne valait rien, on la négligea en conséquence et il en advint ainsi. Ces tactiques demeurèrent semblables en Europe pendant des centaines d’années. L’infanterie ne pouvait soutenir l’attaque d’une charge de cavalerie mais au début du XV° siècle, les Suisses dissolvent l’enchantement et étonnent les généraux les plus chevronnés en recevant le terrible choc dans une impénétrable forêt de pics. L’usage de la lance grecque et de l’épée romaine comme de la moderne baïonnette peuvent s’acquérir avec un facilité comparable. Mais il ne faut rien négliger dans l’exercice quotidien. ce sont seulement les années qui peuvent entraîner des hommes armés à supporter cette panoplie lourde et à utiliser ces armes peu pratiques. Partout le métier de la guerre devint un métier séparé et ne fut jamais véritablement un commerce. ces hommes se livraient à ce genre d’occupations à la fois par sens du devoir et de l’amusement et de larges classes de la société paysanne s’y adonnaient elles aussi. Service par lequel ils gardaient leurs terres et, en l’absence de ressources mentales, se créaient des diversions leur permettant d’entretenir leur plaisir. Mais dans les états du Nord, comme nous l’avons déjà remarqué, la puissante grandissante des villes, si elle n’avait pas complètement éliminé ce genre d’hommes, a complètement changer leurs habitudes. Ainsi la pratique d’employer des mercenaires devint universelle à une époque ou ils étaient inconnus dans la plupart des autres pays. Quand la guerre devint le négoce d’une classe séparée, la route la moins dangereuse laissée à un gouvernement était de la transformer en une armée permanente. Les hommes passent rarement leur vie au service d’un état sans ressentir quelque intérêt à sa grandeur, Ses victoires et ses défaites sont siennes. Le contrat perd parfois de son caractère mercantile, les services des soldats sont considérés comme l’expression du zèle patriotique, ce qu’ils payent comme tribut à la gratitude nationale. Trahir le pouvoir qui l’emploie, se décharger de son service, sont à ses yeux, les plus atroces et les plus dégradants des crimes. Quand les princes et les communes italiennes commencèrent à utiliser des troupes louées, leur choix le plus sage étaient la création de garnisons séparées. Malheureusement, cela n’arriva pas. Les guerriers mercenaires de la péninsule plutôt que de s’attacher au service de différentes puissances, étaient regardés comme la propriété commune. La relation entre l’État et ses défenseurs se réduisaient, pour la plupart des gens, à un simple trafic. L’aventurier amenait ses armes, son cheval, sa force, son expérience sur la place publique. Que ce soit le Roi de Naples, le Duc de Milan, le Pape ou le Seigneur de Florence, ça le laissait parfaitement indifférent, il passait son marché en recherchant les engagements les plus longs et les plus rémunérateurs. La campagne finie, aucune loi ou aucune règle non écrite ne l’empêchaient de tourner instantanément ses armes contre ses maîtres précédents. La double personnalité du soldat disjoignait le citoyen du sujet. Laissés à la conduite d’hommes qui n’aimaient pas ceux qu’ils défendaient et ne haïssaient pas leurs opposants et préféraient la continuation des conflits au chômage, ce qui changea profondément la nature des débats. Chaque homme qui s’amenait sur le champ de bataille, vivait dans l’idée que peut-être, quelques jours plus tard, il pourrait se payer sur le pouvoir contre lequel on l’employait ou il spéculait sur un changement de camp en troquant ses anciens associés contre ses ennemis, si cela se montrait plus profitable. La force des sentiments et des intérêts concourait à mitiger l’hostilité qui naissait des combats. Ils se retrouvaient ensemble, parfois, sous d’autres armes. L’union que générait un tel métier ne s’oubliait pas à l’heure de s’engager dans les partis adverses. Les opérations, languides et indécises, sans exemple dans l’histoire, faites de marches et de contremarches, les expéditions pillardes, les sièges, les capitulations blanches et les combats sanglants firent l’histoire militaire de l’Italie pendant près de deux siècles. De puissantes armées se battent de l’aube à la nuit. C’est la victoire! Des milliers de prisonniers sont pris et à peine une vie est perdue. Il semble que ces types de batailles tuaient beaucoup moins que les désordres civiles. Le courage n’était même plus nécessaire au tempérament militaire. Les hommes gagnaient leurs titres de gloire dans les casernes sans avoir jamais affronter le danger. Les conséquences politique n’en sont que trop connues. La partie la plus riche et la plus éclairée du monde se retrouva sans défense contre les assauts du premier barbare venu, à la brutalité de la Suisse, à l’insolence de la France et à la coriace rapacité de l’Aragon. Les effets moraux issus de cet état de chose furent encore bien plus remarquables. Si, parmi les nations au Nord des Alpes, le courage militaire reste la valeur indispensable, sans quoi personne ne peut être éminent et que peu savaient atteindre. Le reproche de couardise prononçait la pire des sentences. Parmi les Italiens policés, enrichis par le commerce et gouvernés par la loi, passionnément attachés à la littérature, tout s’exécutait par la supériorité de l’intelligence. Leurs guerres, plus pacifiques que les paix de leurs voisins, demandaient plus de qualités civiles que militaires. Si le courage était le point d’honneur des autres, l’intelligence devint celui des Italiens. Ainsi s’institua par ces processus strictement analogues deux systèmes opposés de moralités. Dans la plus grande part de l’Europe, les particularités des vices dus à de timides dispositions et qui sont la défense naturelle de la faiblesse, comme la fraude et l’hypocrisie, eurent toujours la plus mauvaise réputation. A Contrario, en Italie, les excès d’esprits entreprenants furent toujours regardés avec indulgence et même avec respect. Les Italiens voyaient avec lénéïté les crimes requérant de la maîtrise de soi, de l’adresse, un sens de l’observation aigu, de l’invention et la connaissance de la nature humaine. Un prince tel qu’Henri V d’Angleterre serait devenu l’idole du Nord. Les folies de sa jeunesse, l’ambition égoïste de son age d’homme, les Lollards rôtis à petit feu, les prisonniers massacrés sur le champ de bataille, le bail expiré des prêtres renouvelé pour cent ans. L’héritage effrayant de l’incurie et du désespoir secoua un peuple qui ne prenait pas part aux évènements. Ils oublièrent tout sauf Azincourt. François Sforza, modèle des héros italiens, utilisait ses employeurs contre ses rivaux. D’abord, il vint à bout de ses ennemis grâce à des alliés inavouables et armé de leurs dépouilles il se retourna contre ceux-ci. Il s’éleva de la situation dépendante et précaire d’aventurier militaire au premier trône d’Italie. Á un tel homme, on pardonnait beaucoup, les fausses amitiés, l’absence de générosité à l’égard de ses ennemis et la foi violée. Ce sont les erreurs contradictoires que les hommes commettent quand la moralité n’est pas une science mais un goût et quand ils abandonnent les principes éternelles pour des associations accidentelles. Après l’histoire, tentons de trouver des explications dans une autre fiction. Othello tua sa femme, il donna des ordres pour le meurtre de son lieutenant, finit par tuer lui-même et ne perdit jamais l’estime des lecteurs. Son esprit ardent et intrépide fait tout pardonner. La confiance insoupçonnée qu’il met dans les confidences de son conseiller, la pensée du scandale, l’agonie où il régresse, la tempête de passion dans laquelle il commet ses crimes et finit par les avouer avec une audace hautaine donne un intérêt extraordinaire au caractère. Iago, au contraire, est l’objet du mépris universel. Beaucoup inclinent à penser que Shakespeare se laisse séduire, par une exagération inhabituelle avec lui, et croque un archétype qui ne possédait aucun équivalent dans la nature humaine. Maintenant nous supposons qu’une audience italienne du XV° siècle aurait ressenti cela très différemment et Othello n’aurait reçu que de la détestation et du reproche. La folie de la confiance dans les machinations d’un homme dont il a ruiné l’ambition, la crédulité avec laquelle il prend au sérieux des assertions sans fondements, la trivialité des circonstances, les preuves auxquelles on ne peut pas répondre, la violence qui réduit au silence inculpation après inculpation ne peut qu’aggraver son jugement et eut exciter l’abomination et le dégoût des spectateurs. La conduite de Iago, assurément condamnée comme nous condamnons ses victimes avec un mélange de pitié, de curiosité et de respect, et avec , d’ailleurs, leur désapprobation. L’à-propos de l’esprit du traître, la lucidité de son jugement, les moyens employés pour pénétrer les dispositions des autres et cacher les siennes, lui eut assuré une certaine portion de l’estime publique. la différence entre les Italiens et leurs voisins ressemblait à celle entre les Grecs et les Romains du second siècle avant Jésus Christ. Ceux-ci, fidèles à leurs engagements et fortement influencés par des sentiments religieux étaient en même temps ignorants, arbitraires et cruels. Le peuple grec, lui, rayonnait partout sa science, son art et sa littérature. Dans le monde occidental, en poésie, en philosophie, en architecture, en peinture il n’avait aucun rival. ses manières étaient polies, ses perceptions aiguës, son invention en éveil mais il manquait de courage et de sincérité et chaque centurion se consolait de son infériorité intellectuelle en remarquant que la connaissance et le goût semblaient faire des hommes des athées, des couards et des esclaves. La distinction continua longtemps, fortement marquée et les sarcasmes plein de santé de Juvénal la souligne. Les citoyens des communes étaient aux Grecs de ce temps ce que Juvénal était au temps de Périclès. Timides et souples, artificieux et pleins de bon sens mais ils avaient un pays , son indépendance et sa prospérité leur étaient cher et ils se sentaient dégradés par les vilenie des crimes de leur époque, ils se sentaient ennobli par l’éclat de la vie publique et par une ambition honorable. Un vice sanctionné par l’opinion générale est un vice qui produit des effets pervers sur l’ ensemble du personnage. Le mal se détermine de lui-même. d’abord, le mal est local, puis il se répand et devient constitutionnel. Si la réputation du délinquant est perdue, du moins lui restera-t-il les reliefs de sa vertu pour le consoler après son désespoir. Il y a un siècle, le seigneur brigand montagnard qui rançonnait ses voisins commettait les mêmes atrocités qui mènent aujourd’hui un criminel à la potence sous les lazzis de deux cent mille personnes. Mais il est certain que ce gentilhomme devait être beaucoup moins dépravé et qu’ est la corde comparée aux Romains qui régalaient le public de cent pairs de gladiateurs. Et dans certains pays, les femmes compromettent leur place dans la société avec ce pourquoi les hommes font des démonstrations honorables, et, au pire, des erreurs vénielles. La conséquence est notoire: la moralité d’une femme est ruinée par un simple accroc dans sa vertu, alors que vingt ans d’intrigues ne vient pas à bout de celle d’un homme. Des exemples classiques l’illustrent abondamment. Appliquons nos réflexions à ce que nous avons sous les yeux. Les habitudes de dissimulation et de fausseté marque un homme de notre époque du sceau de l’inutile et de l’abandon. Mais on ne peut forcément appliquer un raisonnement semblable à un Italien du moyen age. Au contraire, nous observons, vaquant de concert, la dépravation et les qualités les plus belles, de la grandeur, de la générosité, de la bonté et du désintéressement. De cette atmosphère sociale, Palamedes dans l’admirable dialogue de Hume, aurait tiré des illustrations de sa théorie aussi convaincantes que celles avancées par Fourli. Ce sont des leçons que les historiens ne donnent qu’avec précaution et que les lecteurs n’aiment pas entendre. Elles n’en sont pas inutiles pour autant. Comment Philippe disposa-t-il ses forces à Chéronée? Où Hannibal passa-t-il les Alpes? Comment Élisabeth se débarrassa de Darnley? Comment Sicaire tua-t-il Charles XII? Et dix mille autres questions sans importance. L’enquête peut nous amuser mais sa solution ne nous apprend rien. Lire l’histoire avec justesse, c’est observer l’empire des circonstance sur les opinions et sur les sentiments, sur les vices qui passent pour vertus. C’est apprendre comment les paradoxes deviennent des axiomes, c’est distinguer l’accidentel et le transitoire de l’ essentiel et de l’ immuable. A cet égard, aucune histoire ne suggère autant de réflexions que l’histoire des communautés toscanes et lombardes. Le caractère des hommes d’état italiens ressemble, d’abord, à une collection de contradictions; un fantôme aussi monstrueux que le portier de l’enfer chez Milton, mi-divinité mi-serpent, beau et fascinant du dessus, tentateur et empoisonné du dessous. Nous voyons un homme dont les pensées et les paroles n’ont aucun lien, qui n’hésite jamais à promettre pour séduire ni de se justifier pour trahir. Ses cruautés ne naissent pas de la chaleur du sang, ni de l’aberration d’un pouvoir sans partage, mais d’une méditation paisible et profonde. Ses passions, comme des troupes bien entraînées, sont impérieuses par règle et dans leurs furies les plus échevelées n’oublient jamais la discipline à laquelle elles sont accoutumées. L’âme entière est habitée de vastes ambitions compliquées. Si l’aspect et le langage montre de la modération philosophique, la haine et la revanche sont dans son cœur; chaque regard est un sourire cordial, chaque geste une caresse familière. Il n’incite jamais ses adversaires à la suspicion par des provocations mesquines. ses buts ne se dévoilent qu’une fois accomplis. Sa face est sans expression et son parlé courtois. Si la vigilance se relâche, si un point crucial est exposé, si un but est certain, alors il frappe une seul fois. Le courage militaire, apprécié des sots Allemands, des frivoles Français et des arrogants Espagnols, il n’y a jamais accordé de valeur. Il évite le danger, non il n’ait aucune honte mais parce dans la société où il vit, on ne la connaît plus .Nuire au grand jour ou en secret lui semble également répugnant et bien moins profitable. Pour lui les moyens les plus honorables sont les plus sûrs, les plus discrets et les plus rapides. Il ne comprend pas qu on puisse craindre de décevoir ceux qu’on veut détruire. il pense que ce serait folie de déclarer ouvertement son hostilité à celui qu’on peut poignarder en profitant d’une embrassade amicale ou empoisonner à un banquet. Cet homme aux vices les plus infâmes, hypocrite, couard, assassin, n’est même pas dénué de ces vertus qui indiquent de l’élévation de caractère. Le courage civile, la persévérance, la présence d’esprit. Ces guerriers barbares, toujours les premiers dans la brèche lui étaient de loin inférieurs. Les dangers, qu’il tente d’éviter avec l’attention la plus pusillanime, n’altèrent pas ses perceptions, ne paralysent jamais son inventivité et ne tirent jamais un aveu de sa langue mielleuse ni de son regard sourcilleux. Si c’est un ennemi dangereux, c’est un complice plus dangereux encore mais il peut être un chef juste et bienfaisant. Si sa politique est inique, son intellect peut faire preuve d’équité. Indifférent à la vérité dans les transactions quotidiennes, il y est honnêtement dévoué dans les recherches spéculatives. La cruauté gratuite lui est inconnue, au contraire, quand il n’ a pas d’intérêts politiques en jeu, il est doux et humain. La susceptibilité de ses nerfs et l’activité de son imagination l’incline à la sympathie pour les sentiments des autres et il apprécie les charmes et les facilités de la vie sociale. Son action semble marquée par l’ aliénation mais il a une sensibilité exquise, sublime au naturel comme au moral, pour la grâce et la grandeur. L’habitude des petites intrigues et de la dissimulation l’auraient, sans doute, rendu incapable de vues générales de quelque intérêt, mais l’effet de ses études philosophiques élargissent son point de vue. Il tire les plus grandes joies de l’esprit, de la poésie et de l’éloquence. Les beaux-arts, aussi, profitent de la sévérité de ses jugements et de la libéralité de ses patronages. Les portraits de quelques hommes éminents du temps correspondent à cette description. Le maintien majestueux, le sourcil épais et sombre, sans froncement, l’œil calme et observateur, n’exprime rien et semble tout discerner, la joue pâle du sédentaire pensif, les lèvres à la délicatesse féminine mais empreintes de décision virile, indique, d’emblée, timidité et audace, il possède la connaissance des hommes et sait garder ses secrets. Ces hommes furent, Sans doute, de redoutables ennemis et des alliés incertains, mais en même temps ils possédaient un tempérament doux et équanime, des qualités d’esprit et une amplitude intellectuelle les rendant aptes à gouverner ou à instruire le genre humain. Chaque age et chaque nation héritent de vices caractéristiques, qui prévalent presque universellement, que presque personne n’ose avouer. La censure s’y évanouit mais les moralistes rigides y trouvent leur propos. Les générations changent les formes de leur moralité comme Ils changeraient de voiture ou de chapeau, prennent une autre sorte de perversité sous leur protection et s’émerveillent devant la dépravation de leurs ancêtres. Et ce n’est pas tout, la postérité, cette haute cour d’appel qui n’est jamais fatiguée de répéter des éloges sur son propre discernement, agit à l’occasion comme un dictateur romain après une mutinerie générale. Trouvant que les délinquants trop nombreux pour les punir tous, elle sélectionne certains au hasard, afin de porter le poids entier d’une faute qui ne les impliquent pas plus que ceux qui se sont échappés. Et si la décimation est un mode approprié d’exécution militaire, il est néanmoins nécessaire de protester contre l’introduction de telles principes dans la philosophie de l’histoire. Pour le moment, l’opprobre est tombée sur Machiavel, homme à la conduite publique honorable, au point de vue moral transcendant celui de ses voisins et dont l’interprétation lumineuse de maximes reçues, fut la seule faute. Après avoir rendu à Machiavel ce qui lui appartient, penchons nous sur sa littérature: la poète ne mérite pas la première place mais ses comédies méritent de l’attention. La Mandragore en particulier, supérieure au meilleur Goldoni mais plus faible que le meilleur Molière, C’est l’œuvre d’un homme qui, en se dévouant à la dramaturgie, aurait laissé une influence permanente et salutaire sur le goût national, non par sa place mais par sa nature. Il y à d’autres compositions rédigées avec un plus grand talent desquelles nous ne tirerions pas les mêmes conclusions. Les livres qui ne valent rien sont sans danger. Le signe le plus sûr du déclin d’un art n’est pas sa difformité mais la répétition de ses artifices. En général, la tragédie est corrompue par l’éloquence et la comédie par trop d’esprit. L’objet réel du drame est l’exposition du caractère humain qui n’est pas défini arbitrairement par un formalisme quelconque, ni par les vers ni par les syllabes. Toutes les autres règles sont subordonnées à la loi fondamentale de la vérité psychologique. Les situations qu’elle développe sont les meilleures. C’est la langue mère des passions qui définit son style. Ce principes bien compris n’excluent pas le poète des grâces de la composition. Il n’y a pas de style dans lequel un homme, en certaines circonstances, ne saurait s’exprimer. Il n’y a donc aucun style rejeté par le drame, aucun, qu’à l’occasion, il ne requiert. Les artistes mineurs échouent dans le choix du lieu, du temps et de la personne. La rhapsodie fantastique de Mercurio et d’Antoine est à sa place où Shakespeare l’a placée. Mais Dryden en aurait fait des rivaux avec des hyperboles telles que celles qu’il décrit dans le chariot de Mab. Corneille aurait représenté Antoine cajoleur et Cléopâtre en mégère avec la rhétorique mesurée d’une oraison funèbre. Aucun auteur n’a injurié la comédie, en Angleterre, comme Congreve et Sheridan. Ils étaient, tous deux, superbement spirituels et très bien élevés mais, malheureusement, il la créèrent à leur image. leur travail est au drame légitime ce que la lanterne magique est à la peinture, rien de délicat, rien d’imperceptible, rien qui ne s’unisse en s’évanouissant, non, le tout est, les détails et les teintes, éclairé uniformément et confondu par la lumière commune. Les fleurs et les fruits de l’intellect abondent; mais c’est l’abondance de la jungle et non celle d’un jardin, désordonnée, agaçante, peu profitable par son excès, voilà son vrai parfum. Tous les valets et les palefreniers sont des hommes d’esprit et les vrais dupes sont les locataires de l’hôtel de Rambouillet. Imaginez Sganarelle en valet des Orléans. Tous le monde sait que l’enchantement de Florimel disparut quand il remplaça la vrai Thalia par la fausse; ce qu’il arrive au bâtard dans Le Roi Jean ou à la nourrice dans Roméo et Juliette. L’artifice n’était pas du à un manque d’imagination mais Shakespeare adopta l’autre biez. Bénédicte et Béatrice jettent Mirabel et Millamant dans l’ombre. Toutes les bonnes paroles des facétieuses maisons Absolu et Surface peuvent sortir, sans aucun doute, de la simplicité de Falstaff, sans qu’on puisse les rater. Il eut été facile pour cet esprit fertile d’arracher Raskolnikoff à la mort, de faire d’Adolphe un tigre, de voir Jean Valjean et Javert rivaliser d’ épigrammes. Mais il savait que ce genre de prodigalité sans discrimination étaient dans son admirable langage: Là, depuis le début, dans le but de jouer, se tient le rôle dévolu, hier et aujourd’hui et qui fut toujours le miroir de la nature. Cette digression doit aidé les lecteurs à comprendre ce que Machiavel a voulu prouvé dans La Mandragore, c’est qu’il avait entièrement compris le processus de la création dramatique et qu’il possédait les talents qui lui permettaient d’y exceller. Par une érosion adéquate et vigoureuse de la nature humaine qui produit l’évènement sans recourir au stratagème et qui fait rire sans être drôle. L’amant grossier et indélicat prend le conseil du parasite. Le confesseur hypocrite est un portrait admirable. C’est, croit-on, le modèle du père Dominique, le meilleur caractère comique de Dryden. Mais, c’est le vieux Nicias, la gloire de la pièce. Rien ne lui ressemble. Molière se moque de l’affectation, pas de la fatuité. Ses cibles sont les pédants et les fats, pas les simplets. Shakespeare, lui aussi entretient un riche écurie de fous, mais l’espèce précise évoquée ne s’y trouve pas. Raskolnikof est un fou, mais ses instincts animaux, lui servent dans une certaine mesure d’intelligence. Il est ce que le soda est au champagne, il en à l’effervescence mais pas le parfum On peut continuer d’épeler l’alphabet des fous: Bouvard et Péchuchet vivent leur folie avec une conscience chancelante, ce qui produit de la résignation et de la docilité et plus tard de l’obstination et de la confusion. La folie invisible d’Emma; le Colonel Chabert, Le Duc d’Aumale, Maximilien forment des exemples de folie militaire romantique. Arrogants, obscènes, sauvages, rampants, ridicules, flamboyants ou snobs, vraiment, les fous défilent. Les rayons de nos bibliothèques témoignent abondamment de ces effusions historiques et littéraires. Alors nous voyons: Osric, le fou fat et Ajax, le sauvage. Nicias, comme le dit Thersite de Patrocle, fait le fou positif. Son esprit n’est occupé par aucun sentiment invincible, il prend chaque caractère et n’en retient aucun; son aspect est varié, non par la passion mais par ses représentations hésitantes qui s’évanouissent dans la pénombre de la brume, à l’orée du crépuscule, le soir au coin du bois, où parfois, vous êtes attendu. L’amour, la joie, la peur et la fierté se moquent et se chassent en se jouant des ombres de la surface et disparaissent sitôt apparues. Il est assez idiot pour rester là, non comme un objet d’horreur ou de pitié mais de ridicule. Il ressemble un peu au pauvre Calandrino dont Boccace raconte les mésaventures qui firent rire toute l’Europe pour plus de quatre siècles. Il ressemble, peut-être, encore plus à Simon da Villa, auquel Bruno et Buffalmacco promettent l’amour de la Comtesse Civillari. Nicias et Simon sont, tous deux, hommes de métier et la dignité avec laquelle ils portent leur toge rend leur absurdités encore plus idiotes. Le vieux Toscan est le bon langage pour exprimer ces scènes: une simplicité qui lui est propre donne aux raisonnements les plus convaincants et aux exercices de l’esprit les plus brillants, un air puéril, généralement délicieux et qui paraît parfois, quelque peu grotesque, au visiteur. Les héros et les hommes d’état, la lissent, quand ils l’utilisent. Elle devient Nicias, incomparablement et rend toute sa sottise infiniment plus sotte encore. Ajoutons que les vers de la Mandragore sont les plus inspirés de toute l’écriture métrique de Machiavel. Il semblerait qu’il en avait la même opinion; il en introduisit quelques uns dans d’autres ouvrages. Ses contemporains ne furent pas aveugles à leurs mérites. Ses pièces furent jouées avec grand succès, à Florence. Léon X les admirait et il donna l’ordre qu’on les joue à Rome. La Clizia est une imitation de La Casina de Plaute, elle-même imitation de klhronmenoi??pièce perdue de Diphilus. Malgré les qualités de l’auteur, un des meilleurs parmi les auteurs latins, la Casina, n’était, sans doute pas sa meilleur pièce, ni celle qui doit offrir le plus de facilité à un imitateur. Le thème comme la matière de son développement sont infiniment éloignés des pratiques modernes de composition. L’amant reste dans son pays et l’héroïne dans sa chambre pendant toute la pièce, laissant à un père inconséquent, à une mère mégère et à deux souillons, le règlement de leur destin. On voit le goût et la netteté de l’exécution, il a placé son monde dans chaque état social et l’allusion aux mœurs de son temps démontre une grande dextérité. L’histoire du tour joué au vieil amant tremblant est d’une drôlerie exquise. Plus drôle que le passage correspondant dans la comédie latine mais aussi drôle que le compte-rendu de Fallstaff sur sa déconfiture. Deux autres comédies, sans titre, l’une en prose, l’autre en vers appartiennent à l’œuvre de Machiavel. La dernière est très courte, assez vivante, mais sans grande valeur. On n’est pas certain, en 1830, de son authenticité. Ni leurs qualités ni leurs défauts ne rappelle le glorieux auteur. Imprimé, pour la première fois en 1796, à partir d’un manuscrit découvert dans la bibliothèque des Strozzi. Son authenticité, seulement attestée par la similitude de main, renforce la suspicion dans laquelle on peut la tenir. En effet, le même manuscrit contient une description de la peste de 1527, elle fut donc ajoutée a ses travaux. Il est difficile de le croire responsable d’avoir commis quelque chose de si détestable. Les narrations, les réflexions, les plaisanteries, les lamentations sont toutes les pires dans leurs genres, a la fois contrites et affectées, allusions provocantes des foires et bas quartiers de la littérature. C’est l’écriture d’un écolier qui trouve sa rédaction meilleure que l’incomparable introduction du Decameron. Il semble inconcevable qu’un homme d’état aussi perspicace, ayant démontré, depuis ses travaux les plus anciens, l’intégrité de sa pensée et de sa langue, aie pu, à soixante ans, condescendre à de tels enfantillages. La petite nouvelle de Belphegor est conçue plaisamment et bien racontée. Mais l’extravagance de la satire réduit quelque peu son effet. Machiavel fut mal marié et son souhait de venger sa mauvaise fortune et celles de ses compagnons, le mène, au delà des licences de la fiction la plus inouïe. Johnson semble avoir combiner quelques impressions de Machiavel avec quelques autres empruntés à Boccace, dans le complot du Diable est un Âne. Pièce inachevée dans sa composition mais qui montre des preuves distinctives de génie. La Correspondance Politique de Machiavel, publiée pour la première fois en 1767, est sans l’ombre d’un doute, authentique et de la plus haute valeur. Les circonstances malheureuses que vécut son pays durant la plus grande partie de sa vie publique donnait d’extraordinaires encouragements au talent diplomatique. Á l’instant où Charles VIII descendit les Alpes, tout le caractère de la politique italienne changea. Les gouvernements de la péninsule cessèrent de former des systèmes indépendants. expulsés de leurs orbites par d’autres corps qui les approchaient et en firent des satellites de la France et de l’Espagne. Toutes leurs disputes furent réglées par des influences étrangères. Les contestations des factions opposées, intérieures ou extérieures ne se réglaient plus au sénat ou sur la place publique, mais dans les antichambres de Louis et de Ferdinand. Dans ces conditions, la prospérité des états italiens dépendaient plus des talents de ses agents à l’étranger que de la conduite des fondés de pouvoir de l’administration domestique. L’ambassadeur se voyait chargé de missions autrement plus délicates que de transmettre des ordres de chevalerie, d’introduire des touristes ou de présenter à ses pairs l’hommage de sa considération. Il était l’avocat des intérêts les plus pressants et possédait, commis au caractère inviolable, la confiance de ses clients. Il ne consultait pas revêtu de réserve et de style ambigu au nom de la dignité de ceux qui l’envoyait, mais il plongeait dans toutes les intrigues de la court où il résidait afin de découvrir et d’exploiter toutes les faiblesses du prince, du favori qui gouverne le prince et des laquais qui gouverne le favori. Prompt à complimenter la maîtresse et à corrompre le confesseur, toujours prêt à supplier ou à se livrer au panégyrique, à rire ou à pleurer, à s’accommoder de chaque caprice, à relever chaque suspicion, à thésauriser chaque intuition, à être tout, à tout observer, à tout endurer. S’il est un temps où le talent et l’art de l’intrigue furent nécessaires à une époque, c’est bien à celle de l’Italie de ce temps. Machiavel fut souvent employé sur ces aires ardues. Il traita avec le Roi des Romains et le Duc du Valentinois; trois fois ambassadeur à la cour de France et deux fois à celle de Rome. Dans toutes ces missions et dans quelques autres de moindre importance, il manifesta toujours beaucoup d’habileté. Ses rapports constituent forment une des collections les plus instructives et les plus amusantes qui existent. L’à-propos et la clarté de la narration, les remarques sur les hommes et les choses sont intelligentes et judicieuses. Les conversations sont rapportées de manière inspirée et caractéristique. Nous sommes introduit chez un homme, qui durant vingt deux années remplies d’évènements, négocia les destinées de l’Europe. Ses folies et sa sagesse, ses terreurs et sa joie, sont exposés sous nos yeux. Nous sommes admis à interpréter leurs confidences et à observer leurs gestes familiers. Il est curieux de découvrir, ce que les historiens éludent, comme la violence velléitaire de Louis XII, l’insignifiance agitée de Maximilien handicapé par une pruderie impuissante pour la renommée, irritant et timide, obstiné et complaisant, toujours pressé et toujours en retard. L’énergie fière et hautaine qui donnaient de la dignité aux excentricités de Jules; les manières douces et onctueuses qui masquaient l’ambition insatiable et la haine implacable de César Borgia. Le voilà évoqué, voici l’homme qui personnifie si bien la moralité politique de l’Italie, partiellement mêlée d’atavismes appartenant au caractère espagnol. Machiavel fut admis dans sa présence, en deux occasions importantes: une fois, quand la splendide vilenie de César achève son triomphe le plus connu, quand il réduisit et écrasa en un seul coup tous ses rivaux les plus formidables et la seconde fois, quand, épuisé par la maladie et battu par une mauvaise fortune imprévisible, il se retrouva prisonnier de l’ennemi mortel de sa Maison. Ces échanges de vue entre le plus grand praticien et le plus grand théoricien du temps fait partie de la Correspondance et en forme, sans doute, la partie la plus intéressante. Plusieurs écrivains supposèrent des liens secrets entre l’Envoyé et le Seigneur. c’était en effet la rencontre de deux hommes remarquables et on accusa l’un de se faire l’agent des crimes du tyran. Mais au travers des documents et des témoignages, on peut constater que si leurs échanges demeuraient ostensiblement amicaux, ils n’en restaient pas moins hostiles. Il est indéniable que l’imagination de Machiavel trouva, dans cette situation, l’aliment de ses spéculations sur le gouvernement illustrées par des observations sur le caractère singulier et une destinée non moins singulière qui tombait dans de telles extrémités après avoir mené ses exploits avec le panache que l’on sait. Sous l’empire de passions jamais rassasiées et qui préférait la soif intense de la domination et de la revanche, homme et pythonisse ne pouvant jamais satisfaire son esprit repu. Premier général de son temps, il émergea du stupre et de la luxure de la pourpre romaine, sans connaître le métier des armes, forma une armée vaillante avec la lie d’une population pacifique, obtint le souveraineté en détruisant ses ennemis et acquit la popularité en utilisant à des fins plus salutaires les moyens atroces que seule un despotisme de fer, qui n’acceptait dans son entourage aucun autre tyran que lui-même, qui finalement chuta, sous les malédictions mêlées de regrets d’un peuple, pour qui son génie, fut une merveille et, aurait pu devenir une rédemption. Ces crimes qui nous paraissent si odieux, ne frappèrent pas les Italiens du XV°siècle de la même horreur. Les sentiments patriotiques de Machiavel l’induisirent à considérer, avec indulgence et regrets, la mémoire du seule chef qui aurait pu défendre l’indépendance de l’Italie, contre les pillards confédérés de la ligue de Cambrai. Et c’est là que Machiavel manifeste la force des ses sentiments. Naturellement, l’expulsion des tyrans étrangers et la restauration de l’âge d’or qui précéda l’irruption de Charles VIII, fascinait tous les maîtres esprits de l’Italie. La magnifique vision emporta le grand esprit perturbé de Jules, il distrayait avec des manuscrits et des sauces, des peintres et des faucons, l’attention du frivole Léo. Il suscita la trahison généreuse de Moreon, il réveilla une énergie passagère chez le dernier des Sforza, faible de corps et d’esprit. Il excita, pour un instant, une honnête ambition dans le cœur faux de Pescara. La férocité et l’insolence n’appartiennent pas au caractère national. Le code moral italien se montrait, en général, indulgent à l’égard des cruautés exercées de façon sélective et à des fins déterminées auxquelles se livraient les politiciens et si il acceptaient la barbarie comme expédient, il n’y trouvait rien de stimulant. Il se consolait à l’exemple des peuples voisins, qui non content de subjuguer d’autres pays, semblent habité par une soif inextinguible de destructions, qui trouvent un plaisir de dégénéré à raser des cités magnifiques et à couper le cou d’ ennemis qui crient merci. Et qui étouffent par l’incendie des milliers de personnes réfugiées dans une caverne pour leur sécurité. Ces cruautés excitaient journellement la terreur et le dégoût d’un peuple, pour qui, jusque là, le pire qu’avait à craindre un soldat a la bataille représentait la perte de son cheval ou le payement de sa propre rançon. L’intempérance porcine des Suisses, l’avarice lupique des Espagnols, la grossière licence des Français, se font des indulgences en violation de l’hospitalité, de la décence, de l’amour lui-même, l’inhumanité commune à tous les envahisseurs en firent l’objet de la haine mortelle des habitants de la péninsule. La fortune traditionnelle, accumulée aux époques de prospérité fondit rapidement. La supériorité intellectuelle du peuple opprimé, ne le rendit que plus sensible à sa dégradation politique. Bien sûr, la littérature et le goût, déguisés brillamment d’amours étiques, sont ravagés par une décadence incurable. Le fer n’était pas encore entré dans l’âme. Le temps de l’éloquence à louer, de la raison capuchonnée, le temps ou les harpes des poètes seraient pendues aux saules de l’Arno avec leurs mains droites, pour leur faire oublier leur rouerie, n’était pas encore venu. Un peu de discernement permet de voir que le génie et le savoir ne survécurent pas à l’état de chose dans lequel ils étaient plongés et que ces grands dont le talent donna son lustre à cette période, firent leurs classes en des jours plus heureux et ont laissé leurs successeurs derrière eux. Les époques où brillent des plus grands joyaux littéraires ne sont pas toujours celles auxquelles l’humanité est la plus redevable. On s’en convainc en observant la génération qui précéda et celle qui suivit. Parfois, de mauvais fruits naissent de bonnes graines. Il en fut ainsi à l’âge d’Auguste. L’âge de Raphaël et de l’Arioste fut aussi celui d’Aldus et Vida. Machiavel regrette profondément les malheurs de son pays, discerne la causes et le remède. Le système militaire était responsable de la disparition de la valeur et de la discipline et laissait la richesse de l’Italie ouverte à chaque pillard étranger. Le Secrétaire, avec une grande probité intellectuelle et morale, conçut des projets pour abolir l’emploi de troupes mercenaires et pour constituer une milice nationale. Ses interventions afin de les mener à bien, affranchissent, à elles seules, son nom de toute équivoque. Il étudia avec une assiduité intense la théorie de la guerre. En dépit de ses habitudes pacifiques, il devint expert dans ses détails. Le gouvernement florentin entra dans ses vues. Un conseil de guerre de réunit, les levées furent décrétées. L’infatigable ministre se rendit partout pour superviser la réalisation de ses desseins. L’époque se prêtait à ce genre d’expérience. Le système des tactiques militaires se transformaient vite. La cavalerie perdit sa préséance comme première formation de bataille. Le temps que le citoyen pouvait épargner sur ses activité quotidiennes, n’était sans doute pas suffisant pour en faire un soldat complet mais un peu d’exercice pouvait en faire un fantassin utilisable. L’industrie et l’oisiveté urbaine suscitant la crainte des pressions étrangères, des explosions, des exactions et des massacres fit que pour un temps, le plan sembla marcher. Les nouvelles troupes se comportaient au feu. Machiavel les couvait avec une attention paternelle et commença à espérer que les armes d’Italie, seraient, à nouveau, formidables contre les barbares du Tage et du Rhin. Mais la marée du malheur afflua avant la fin de la préparation. Florence pouvait se trouver fortunée, en ce temps ou la famine, l’épée et la pestilence régnaient sur les plaines fertiles et les riches cités du Pô. Toutes les malédictions de l’ancien testament semblèrent tomber sur Venise. Les marchands, condamnés se lamentent sur le sort de leur ville. Les algues encombrent le Rialto silencieux et les pécheurs réparent leurs filets dans l’arsenal désert. Naples fut prise et reprise quatre fois par les tyrans, également indifférents à ses besoins et uniquement préoccupés de son butin. Florence n’endura qu’humiliations et extorsions, elle dut se soumettre aux mandats des puissances étrangères, acheter encore et encore, au prix fort, ce qui était sien, remercier pour les torts infligés et demander pardon d’avoir raison. Ses institutions civiles et militaires furent balayées elles aussi. Les Médicis revinrent de leur long exil, dans le sillage des conquérants étrangers. La politique de Machiavel fut abandonnée et on lui demanda ses services dans la pauvreté, l’emprisonnement et la torture. L’homme d’état déchu n’en resta pas moins à ses projets. Avec l’intention de vaincre les objections populaires et de réfuter les erreurs de l’époque sur les sciences militaires, il écrit sept volumes sur L’Art de la Guerre. Cet excellent livre forment un dialogue. L’auteur parle par la bouche de Fabrizzio Colonna, puissant seigneur des états ecclésiastiques et officier méritant au service des Rois d’Espagne. Colonna visite Florence sur la route qui mène de Lombardie vers ses domaines. On l’invite à rencontrer quelques amis dans la demeure de Cosimo Rucellai, jeune homme accompli, mort prématurément que regrette Machiavel. Après avoir pris part à une fête élégante, pour échapper à la chaleur, ils se retirent dans un coin ombragé du jardin. Fabrizzio s’étonne des plantes peu communes qu’il y voit. Cosimo lui répond que les auteurs classiques les mentionnent et que son grand-père, comme beaucoup d’autres Italiens, s’amusait en pratiquant les anciennes méthodes de jardinage. Fabrizzio regrette de ne pas les voir, eux, qui récemment adoptaient l’attitude des anciens Romains, adopter des buts plus exaltants. Ce qui mène à la conversation sur le déclin de la discipline militaire et la meilleure façon de la restaurer. L’institution des milices florentines y est bien défendue et de nombreuses améliorations sont suggérées dans les détails. Les bataillons suisses, formés en phalanges comme les Grecs, constitués de piqueurs et les Espagnols, portant l’épée et le bouclier comme les Romains étaient regardés comme les meilleurs soldats européens. Les victoires de Flaminius et d’Æmilius sur les rois macédoniens semblent prouver la supériorité des armes employées par leurs légions. Une tentative semblable s’est déroulée à Ravennes avec les mêmes résultats. Un de ces jours sans égal ou la folie humaine aidée de la perversité compléta la dévastation infligée par la famine et la peste. Dans ce mémorable conflit, l’infanterie d’Aragon, vieille compagne de Gonsalves de Cordoue, désertée par tous ses alliés, se fraye un passage dans le plus épais des piques impériales et opèrent leur retraite sans se débander, face aux gens d’armes de Gaston de Foix et à l’artillerie renommée du duc d’Este. Machiavel, par la voix de Fabrizzio combine les deux systèmes en armant les troupes de première ligne de piques pour repousser la cavalerie et immédiatement sur l’arrière, les épées, armes les mieux adaptées à tous les autres usages. Tout au long de son travail, l’auteur exprime la plus haute admiration pour la science militaire des anciens Romains, et le plus grand courroux à l’égard des maximes en vogue parmi les commandeurs italiens de la génération précédente. Il préférait l’infanterie à la cavalerie et les camps retranchés aux villes fortifiées. Il inclinait à substituer les mouvements rapides et les manœuvres décisives aux opérations languides et dilatoires de ses compatriotes. Il attacha très peu d’importance à l’invention de la poudre à canon, il ne croyait pas que cela aurait de d’influence sur la manière d’armer et de disposer les troupes. L’artillerie, à ses débuts, présentait de grosses difficultés de mise en œuvre et si on pouvait concevoir son usage dans une guerre de siège, du sentiment général des historiens, elle représentait peu de valeur sur le champ de bataille. Sans s’avancer à donner une opinion il est certain que son livre est intéressant et documenté. Il est inestimable comme témoignage de son temps. L’intelligence, la grâce, la perspicacité du style, l’éloquence et l’animation de certains passages, doit donner du plaisir, même si le lecteur ne connaît pas le sujet. Le Prince et Les discours sur Tite-Live furent rédigés après la chute du gouvernement républicain. Le dernier fut dédicacé à Laurent de Médicis. Cette dédicace dégoûta les contemporains bien plus que ses doctrines. Ils y voyèrent une sorte d’apostasie politique. En réalité, Machiavel, désespérant de la liberté de Florence se résignait à supporter n’importe quel gouvernement qui aurait préserver son indépendance. L’intervalle entre la démocratie et le despotisme, entre Soderini et Lorenzo, semble disparaître. L’époque d’une Italie qui jouissait de la sécurité, de l’opulence et du repos sous ses chefs naturels se trouvait plongée dans le misère, depuis l’année fatale où le premier tyran étranger descendit des Alpes. La noble et pathétique exhortation du Prince montre le soucis de l’auteur. Le Prince retrace les progrès d’un homme ambitieux et Les Discours, ceux d’un peuple ambitieux. Les mêmes principes s’appliquent, il explique l’élévation d’un homme et la transpose aux intérêts plus complexes et aux durées plus longues de la société. La forme des Discours peut sembler puérile à un homme d’état moderne. On ne peut porter une confiance implicite à Tite-live, comme historien, même si on est très bien informé. Et La première Décade dans laquelle Machiavel s’est confiné, ne mérite pas plus de crédit que les récits sur la vie des Celtes. Mais le commentateur, auraient pu extraire ces quelques textes de Tite-Live comme de la vulgate du Decameron. Non, l’ensemble de la conception est originale. Á propos, la singulière immoralité qui rendit le Prince si impopulaire, est toute aussi discernable dans Les Discours. Il s’agit du ton de l’époque et non de l’homme et ces éclairages partiels n’implique pas pour autant la dépravation généralisée. On ne peut, quoi qu’il en soit, nier le côté blasphématoire de cette littérature et cet aspect des choses diminue le plaisir, que ne peut que procurer, par ailleurs, à chaque esprit intelligent, le lecture de ces travaux. On ne peut concevoir compréhension plus saine ni plus vigoureuse, les qualités de l’actif et du contemplatif sont incorporées avec harmonie. La connaissance des détails ne s’est pas faite au prix de considérations plus générales et n’en a pas limité les perspectives, mais elle a servi à corriger des spéculations et à imprimer ce caractère pratique, immanent et palpitant à une œuvre qui se distingue des vagues théories de la plupart des philosophes politiques. Tout homme ayant vu le monde sait qu’il n’y a rien de plus inutile qu’une maxime. Si elle est très morale et très vrai, elle servira, peut-être, à un enfant de l’assistance. Ou comme le dit la Rochefoucault, si elle est elle est assez enlevée, pourquoi ne pas en faire le mode d’ouverture d’un essai? Mais depuis les époques des sept sages de la Grèce et du Pauvre Richard, aucun de ces apophtegmes n’a épargné une seule action démente. Néanmoins, L’usage des proverbes demeure, suivant les préceptes de Machiavel, utile parce que leur origine populaire les rend plus appropriés à la conduite des affaires de la vie quotidienne, et qu’ils sont sans doute aussi profonds que ceux distillé par les auteurs. Les erreurs sont présentes, mais Machiavel, dans sa situation, ne pouvait les éviter. Elles trouvent leur source dans une simple faiblesse qui perfuse l’ensemble. Dans son schéma politique, il considère le moyen avant la fin. Le grand principe suivant lequel les lois et les sociétés n’existent que dans le seul but d’augmenter la somme de bonheur privé, n’est pas reconnu avec assez de clarté. Le bien du corps séparé du bien des membres est souvent rarement compatible avec la survie des deux, mais c’est la posture qu’il affiche. De tous les précipices idéologiques, c’est, sans doute, ce parti pris qui porte le plus à conséquence. L’état des sociétés dans les petites communautés grecs, les proches relations de dépendance mutuelle et la sévérité des lois de la guerre tendaient à encourager des opinions, qu’on peut difficilement taxer d’erronées, les intérêts de chaque individu se trouvant inséparablement liés a ceux de l’état. Si une invasion détruisait ses champs de grain et ses vignobles, il n’avait guère d’autre choix que de s’armer, battre la campagne et endurer toutes les rigueurs de la vie militaire. Un traité de paix doublait sa sécurité et son confort et une victoire multipliait le nombre de ses esclaves. Un défaite, parfois, en faisait un esclave lui-même. Quand Périclès, pendant les guerres du Péloponnèse, déclare qu’en cas que triomphe, les pertes seront rapidement récupérées mais qu’en cas de défaite tous le monde sera ruiné, il ne fait qu’énoncer une vérité prosaïque. Il parlait à des hommes issus de villes aux magasins remplis de nourriture et de vêtements avec le luxe du bain et les amusements du théâtre, auxquels la grandeur de leur pays conférait un rang, donc devant lesquels les membres de communauté moins prospères tremblaient, à des hommes, pour qui, le hasard des changements de fortune, pouvait, au moins, les priver du confort et des distinctions dont ils jouissaient. Pour être sacrifié sur les ruines fumantes de leurs cités, pour être traîné sur le marché aux esclaves, pour voir un enfant arraché des siens et jeté dans une écurie de Sicile et un autre dans les harems de Persépolis. Voilà les conséquences probables des calamités nationales. Le patriotisme, devint, chez les Grecs un principe de gouvernement et une passion ingouvernable. Les législateurs et les philosophes étaient convaincu qu’en pourvoyant à la force et à la grandeur de l’état, ils en faisaient assez pour le bonheur du peuple. Les écrivains de l’Empire Romain vivaient sous des despotes dont la domination confondit des centaines de nations et pour qui les petites communautés de Phlius et de Platée seraient comme des jardins. Mais ils continuaient à employer les mêmes incantations sur le sacrifice total à une patrie à laquelle ils ne devaient rien. Les mêmes dispositions qui affectèrent les Grecs opérèrent sur le tempérament moins vigoureux et moins audacieux des Italiens. Ils étaient, comme les Grecs, membres de petites communautés. Chacun se trouvait profondément impliqué dans le bien-être de la société à laquelle il appartenait, partagent sa richesse et sa pauvreté, sa gloire et sa honte. C’était tout particulièrement le cas à l’époque de Machiavel. Les bouleversements publics produisirent un immense désastre pour tous. Les envahisseurs nordistes amenèrent la concupiscence à leurs tables, l’infamie dans leurs lits, le feu sur leurs toits et le couteau sur la gorge. Il était compréhensible, pour un homme vivant en ces temps de surestimer l’importance des mesures prises par la nation afin de se rendre formidable à ses voisins et de négliger les vrais valeurs qui faisaient sa prospérité. L’intégrité d’esprit des traités politiques se manifeste qu’il ait tort ou raison. Il n’avance jamais d’ opinion fausse ou resplendissante de nouveauté. Mais, il emballe le tout dans une phrase bien tournée ou la défend par un sophisme ingénieux. Il faut expliquer les erreurs en se référant aux circonstances. Elles ne furent, de toute évidence, jamais résolues, elles se trouvaient sur son chemin et pouvaient difficilement être évitées. Les premiers spéculateurs, dans chaque science, eux aussi, à leur corps défendant, sont condamnés à les commettre. Dans cette optique, il est amusant de comparer Le Prince, Les Discours et L’Esprit des Lois. Montesquieu est, sans doute, l’écrivain politique moderne des plus célèbres, ce qu’il doit tout autant à sa bonne fortune qu’à son talent. La nation affranchisse, en se réveillant d’un long sommeil habité de bigoterie politique et religieuse, tomba amoureuse de lui ce qui en fit un favori. Les Anglais regardaient un Français qui parle de loi fondamentale et de contrôle constitutionnel comme un prodige non moins étonnant qu’un cochon dressé ou un enfant prodige. Argumentateur peu profond, indifférent à la vérité, pressé de construire un système, mais inattentif à collecter les matériaux, sans l’aide desquelles un système sain et durable ne peut se construire. Le vivace Président construisait des théories aussi rapidement et aussi légèrement que des châteaux de cartes, aussitôt dites aussitôt faites, aussi vite terminées que détruites, puis, tout de suite oubliées. Les erreurs de Machiavel sont dues à la nature de l’expérience acquise dans un contexte peu compréhensible pour nos contemporains et qui ne lui permettait pas de mesurer les effets d’institutions différentes de celles qu’il avait sous les yeux. Montesquieu, lui, erre, parce qu’il a une remarque subtil à faire et qu’il est résolu à la dire. Si le phénomène, qu’il a devant lui ne lui sert à rien, toute l’histoire n’a aucun sens, si il ne peut rien emprunté à des témoignages authentiques pour conforter ses hypothèses procustéennes, il arrange quelques fables monstrueuses sur Bantam, le Siam ou le Japon, racontées par des écrivains qui font paraître Lucien et Gulliver véridiques, menteurs par double allégeance comme les voyageurs et les jésuites. Une pensée juste et une bonne diction vont souvent de paire. L’obscurité et l’affectation sont les deux plus grandes fautes de style, L’obscurité dans l’expression naît généralement de la confusions des idées; et le souhait de briller à n’importe quel prix produit du maniérisme et des sophismes dans le raisonnement. L’esprit ingénieux et candide de Machiavel se manifeste par un langage lumineux, viril et policé. Le style de Montesquieu montre des pages astucieuses et vivantes conçues par un esprit fragile, tous les trucs mystérieusement concis, d’un oracle au délire des fats parisiens, sont utilisés afin de déguiser les artifices de certaines positions ou la banalité d’autres. Absurdités taillées en épigrammes; truismes assombris en énigmes; l’œil le mieux entraîné ne s’habitue qu’avec difficulté aux clairs obscurs et ne peut pénétrer ni l’un ni l’autre. Les travaux politiques de Machiavel révèlent le même ton sérieux et plaintif quand il évoque les évènements liés aux calamités de sa terre natale. On ne peut concevoir situation plus douloureuse pour un grand homme que d’assister à l’agonie déhiscente de son pays épuisé, et d’endurer les moments de stupéfaction alternant avec les hurlements qui précédèrent sa dissolution, et de voir les signes de sa force disparaîtrent un à un, jusqu’à ce qu’il ne reste rien que le froid, l’obscurité et la corruption. Á ce devoir sans joie et sans merci, on l’appela. Employant le langage robuste des prophètes il déclara qu’il était furieux de ce que ses yeux avaient vu, la désunion du Conseil, les hommes du camps efféminés, la liberté éteinte, la décadence du commerce, l’honneur national souillé, un peuple florissant et éclairé se rendant à la férocité de sauvages ignorants. Bien que ses opinions n’aient pas échappé à la contagion d’immoralité politique commune parmi ses concitoyens, ses dispositions naturelles le poussaient d’avantage vers l’austérité et l’impétuosité que vers l’artifice et la diplomatie. Quand la misère et la dégradation de Florence et l’outrage sans fard qu’il reçut lui revient à l’esprit, les rites de sa profession et de sa nations sont échangés pour une honnête amertume faite de mépris et de colère. excédé par les temps calamiteux et l’abjection de la populace qui lui échoient et qui échoient aux siens. Il se languit de la force et de la gloire de l’ancienne Rome, des Fasces de Brutus, de l’épée de Scipion, de la valeur de la chaise curule, de la pompe sanglante du sacrifice triomphal. Il semble transporté aux jours, quand huit cent milles guerriers italiens sautèrent sur leurs armes à l’annonce d’une invasion gauloise. Il respire tout l’esprit de ces sénateurs hautains et intrépides qui oublièrent les liens les plus chers de la nature au nom du bien public, qui virent avec dédain les éléphants et l’or de Pyrrhus et écoutèrent sans se décomposer l’annonce de la défaite de Cannes. Comme un temple ancien défiguré par l’architecture barbare d’un âge plus tardif, il base sa démonstration sur les circonstances qui les distinguent. L’influence de ces sentiment n’est pas seulement présente dans ses écrits. Son enthousiasme, celui d’une carrière qui parlait pour elle-même semble avoir trouvé un dérivatif dans la lévitation désespérée. Il jouissait du plaisir vindicatif d’outrager les opinions d’une société qu’il méprisait. Il devint inattentif aux aménités ordinaires attendues d’un homme si distingué dans le monde littéraire et politique. L’amertume sarcastique de sa conversation dégoûtait ceux plus enclins à accuser sa licence que leur propre dégénérescence, incapables de concevoir la force des émotions que recèlent la geste du bossu et les folies du sage. Il reste à considérer les travaux historiques de Machiavel. La Vie de Castruccio Castracani, qui obtint une faveur public, qu’elle ne méritait pas, ne nous occupera pas longtemps. Compte rendu prudent de l’illustre Prince de Lucques, chef italien le plus éminent qui, comme Pisistrate et Gelon, acquit un pouvoir plus senti qu’observable, non par des lois et des préceptes, mais l’adulation publique due à leurs grandes qualités personnelles. Un tel travail éclaire la vrai nature ce cette espèce de souveraineté, si singulière et si incomprise, que les Grecs appelaient tyrannie et qui, modifiée par le système féodale, réapparut dans les communautés de Lombardie et de Toscane. Mais cette petite composition de Machiavel, n’est en rien de l’histoire et n’a aucune prétention à la fidélité, c’est un badinage pas très réussi. Á peine plus authentique que la nouvelle de Belphegor, mais en beaucoup plus idiot. La dernière grande œuvre fut une histoire de sa cité natale. Commandée par le Pape, chef de la maison Médicis et donc, à cette époque, souverain de Florence. Les caractères de Cosme, de Pierre et de Laurent, sont traités avec une liberté et une impartialités qui font honneur à l’écrivain comme à son commanditaire. Les misères et les humiliations de la dépendance, le pain plus amer que tout autre nourriture, les escaliers les plus pénibles à gravir, ne brisèrent pas la volonté de Machiavel. Le poste le plus corrompu dans une profession corrompue n’a pas dépravé le cœur généreux de la clémence. L’histoire, n’est pas le fruit de recherches industrieuses. Elle est, sans contestation possible, inexacte. Mais, elle est, dans la langue italienne l’œuvre la plus vivante, la plus élégante et la plus imagée. Le lecteur en retire une impression plus fidèle du caractère et des manières nationales qu’en les tirant de récits plus conventionnels. La vérité est que le livre appartient plus à l’ancienne tradition littéraire. Ce n’est pas le style de Davila et de Clarendon, c’est celui d’Hérodote et de Tacite. On peu presque percevoir l’histoire classique comme une romance fondée dans les faits. Les points principaux des évènements évoqués ,sont, sans l’ombre d’un doute, strictement exactes. Mais les nombreux petits incidents qui augmente l’intérêt, les mots, les regards et les gestes sont, naturellement, fournis par l’imagination de l’auteur. La façon des temps ultérieurs sera différente mais on peut douter que des notions plus justes soient perçues vers le lecteur. Les meilleurs portraits sont, peut-être, ceux mêlés d’une légère touche caricaturale et on n’est pas certain que les meilleurs histoires ne soient pas celles introduites par des exagérations de narrations fictives. Elle perdent en véracité mais gagnent en effets. Les lignes plus faibles sont négligées mais les grandes caractéristiques, sont imprimées dans la mémoire pour toujours. L’histoire se termine par la mort de Lorenzo de Médicis. Machiavel avait l’intention de continuer son histoire mais la mort l’en empêcha et Guichardin héritera du travail mélancolique des annales de la désolation. Machiavel vécut longtemps assez pour voir le début de la dernière bataille pour les libertés florentines. Peu de temps après sa mort, la monarchie fut finalement établie, pas celle de Cosme et de l’institution de fondations profondes basée sur les sentiments des citoyens et que Lorenzo embellit des trophées des sciences et des arts, mais une tyrannie larvée, fière et nuisible, cruelle et faible, bigote et lascive. Machiavel haïssait les nouveaux maîtres de l’Italie et les parties de la théorie en stricte concordance avec leurs propres pratiques quotidiennes fournit un prétexte pour noircir sa mémoire. Ses travaux furent mal représentés par les gens éduqués et mal interprétés par les ignorants, censurés par l’Église, abusés avec toutes les rancœurs d’une vertu simulée par de bas gouvernements et les prêtres de superstitions plus basses encore. Le nom d’un homme dont le génie illumina la camera obscura de la politique et à la sagesse patriotique duquel, un peuple opprimé dut sa dernière chance d’émancipation et de revanche. passa en proverbe d’infamie. Depuis des siècles, ses os reposaient indistincts. Finalement, un noble anglais paya pour rendre les honneurs au grand homme d’état. Dans l’église de le Sainte Croix, un monument fut érigé à sa mémoire, que contemplent avec révérence ceux qui savent distinguer les vertus d’un grand esprit au travers des vicissitudes d’un âge ingrat et qu’on approchera avec un plus grand respect encore, quand le bien public, auquel il consacra sa vie, sera atteint. Quand l’emprise étrangère sera brisée, quand un second Jean de Procida vengera les torts infligés à Naples, quand Rienzi restaurera Rome dans ses terres, quand les rues de florence et de Bologne résonneront de leur ancien cri de guerre: Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!

 

 

10:26 Écrit par walloween dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : macaulay, machiavel |  Facebook

Les commentaires sont fermés.