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Fiction

  • Umberto Eco : «les gens sont fatigués des choses simples»

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    Pape Satàn Aleppe : les Chroniques d'une Société Liquide sont une collection d' essais d' Umberto Eco publiées auparavant dans l'hebdomadaire italien L’Expresso depuis 2000, indique son éditeur, La Nave di Teseo, sa publication est repoussée en mai 2016. “Papé Satàn, papé Satàn aleppe” est la ligne préliminaire de Chant VII du Brasier, première partie du poème de la Comédie Divine . La ligne est réputée énigmatiques pour les traducteurs, on croit aujourd’hui à une invocation diabolique. La Nave di Teseo éditeur d'Eco est un nouvel le maison d'édition fondée par auteurs remarquables, incluant Eco, craignant la création d'un monopole en Italie sous l'empire deséditions Arnoldo Mondadori , possédé par la famille de l'ancien Premier ministre et milliardaire Silvio Berlusconi, qui a acheté RCS Libri en 2015. Eco a personnellement donné €2 million pour aider à financer la Nave di Teseo. Arnoldo Mondadori Editore a maintenant une part de marché d'environ 38 % dans le livre en Italie.Dans une dernière interview, il parle de thrillers et de story telling et des forces qui ont formé l'Italie moderne depuis la seconde guerre mondiale.Au cours d'un entretien donné à la la Repubblica , la directrice de Nave di Teseo Elisabetta Sgarbi a appelé le nouveau livre “un livre ironique, comme il l'était” et a parlé de lui comme d'un travailleur infatigable. Umberto Eco, si érudit dans les choses impénétrables de la sémiotique et auteur du célèbre Nom de la Rose, mystère médiéval connu mondialement est mort dan sa maison à Milan. Il avait 84 ans.Comme un sémioticien, M. Eco a cherché à interpréter des cultures par leurs signes et symboles, les mots, les icônes religieuses, les bannières, les vêtements, les partitions musicales, même les bandes dessinées .Il a publié plus de 20 livres de littérature non-romanesque sur ces sujets en enseignant à l'Université de Bologne, l'université la plus vieille d'Europe. Mais plutôt que de séparer sa vie théorique de sa fiction populaire, M. Eco insuffle à ses sept romans beaucoup de ses préoccupations intellectuelles. Le fait de construire un pont sur ces deux mondes, n'était jamais plus réussi qu'avec “le Nom de la Rose” son premier roman, à l'origine publié en Europe en 1980.s'est vendu plus de 10 millions de copies dans environ 30 langues. (Une adaptation d'Hollywood 1986 dirigée par Jean Jacques Annaud et avec Sean Connery n'a reçut qu'une critique mitigée. Le livre se déroule dans un monastère italien du 14ème siècle où les moines sont assassinés par leurs coreligionnaires pour s'approprier un traité philosophique d'Aristote perdu depuis longtemps.Malgré de longues digressions sur les hérésies et sur la théologie chrétienne, M. Eco a réussi à captiver une audience nombreuse avec ce livre, sorte de joyeux thriller policier. Ses romans ultérieurs font apparaître des protagonistes comme un croisé clairvoyant du moyen-age, un aventurier naufragé des années 1600 et un physicien du 19ème siècle qui sont aussi fort demandé que les lecteurs malgré les lourdes doses de ruminations sémiotiques dans les limites de ce type de roman Eco avait beaucoup de défenseurs dans l'université et le monde littéraire, les protagonistes des deux domaines les critiquent quelquefois pour ne pas savoir choisir entre le sérieux scientifique et le talent romanesque. “Aucun objet fabriqué n'est trop modeste ou trop banal pour l'analyse d'Eco,” Ce don de faire des trouvailles dans la Langue et la Folie, ou comment les conceptions erronées ont changé l'histoire. Il affrontaient sa situation de star avec un humour résigne “Je ne suis pas un fondamentaliste, disait-il, il n'y a aucune différence entre Homère et Walt Disney,” “ Mickey Mouse peut être aussi parfait qu'un haîku japonais l'est.” Capable de livrer les conférences dans cinq langues vivantes, aussi bien en grec latin et classique, M. Eco a sillonné l'Atlantique pour des conférences , la promotion de ses ouvrages et les cocktails mondains. Espiègle, effronté et gros fumeur, il aimait badiner le nuit, dans les tavernes de Bologne, avec ses étudiants Lui et sa femme allemande, Renate Ramge, une architecture et enseignant d'arts, ont gardé des appartements à Paris et à Milan ainsi qu' un manoir du 17ème siècle jadis possédé par les Jésuites dans les collines près de Rimini, sur la Mer Adriatique. Ils avaient deux enfants, Stefano, un producteur de télévision à Rome et Carlotta, un architecte à Milan. Umberto Eco est né le janvier. 5, 1932, à Alessandria, une ville industrielle dans la région de Piémont dans l'Italie nord-ouest. Son père, Giulio, était comptable à une société métallurgique, sa mère, Giovanna, était employée de bureau. Enfant, Umberto a passé des heures, chaque jour, dans la cave de son grand-père, à feuilleter la collection éclectique du vieil homme,Jules Verne, Marco Polo, bandes dessinées d'aventure et Charles Darwin. Pendant la dictature de Benito Mussolini, il s'est souvenu d'avoir porter un uniforme fasciste et gagner le premier prix à une concours d'écriture pour jeunes fascistes. Après la Seconde Guerre mondiale, M. Eco a rejoint une organisation de jeunes Catholiques et obtint des responsabilités nationales. Il a démissionné en 1954 pendant les protestations contre la politique conservatrice de Pape Pie XII. Mais il a maintenu un fort attachement à l'église, en écrivant son 1956 une thèse sur Thomas d'Aquin pour son doctorat à l'Université de Turin. Il a continué à enseigner la philosophie et ensuite la sémiotique à l'Université de Bologne. Il était très apprécié, en Italie pour ses articles hebdomadaires sur la culture populaire et la politique dans L’Expresso, le principal hebdomadaire du pays. Dans le Nom de la rose qui a fait sa renommée Le chanoine du roman, Guillaume de Baskerville, a été appelé comme un cas de Sherlock Holmes, “le Chien des Baskerville” Le roman est raconté par un jeune novice qui accompagne Guillaume pour son enquête au monastère pour un assassinat et agit comme un médiéval docteur Watson. Eco appelle le vilain du roman Jorge de Burgos, allusion à Jorge Luis Borges, il le décrit comme le bibliothécaire aveugle du monastère. De Burgos et ses complices exécutent leurs meurtres pour prévenir la divulgation d'un gros volume d'Aristote supposé disparu pour rajouter du rôle à l'humour. Les meurtriers croient que le livre est un instrument de Satan. Dans le Pendule de 'Foucault,” son deuxième roman, M. Eco tisse une conspiration compliquée inspirée partiellement par un pendule conçu par le physicien français du 19ème siècle Léon Foucault pour démontrer la rotation de la Terre. Malgré les allusions se mélangeant à la Kabbale , les formules mathématiques et les caractères de Disney, le roman est aussi devenu un best-seller mondial — bien qu'il n'ait pas reçu près l'unanimité l'acclamation des critiques avait trouvé son accords. Dan Baudolino, publié en 2000, on se demande comment un déambulatoire aussi complexe sur la théologie du du 12ème siècle a put cartonner ainsi partout dans le monde et en particulier en Allemagne ou il est devenu première vente de tous les temps. Les critiques se sont montrés meilleurs dans son roman de 1994, l'Île du Jour d'avant dans lequel un noble italien, qui ne peut pas nager, survit sur son vaisseau naufragé à un point dans l'Océan Pacifique tropical où la ligne de changement de date se divise un jour d'un autre. “Eco abandonne son moyen-age familier pour créer une célébration extravagante des obsessions du dix-septième siècle,” en faisant allusion à beaucoup d'anecdotes de l'auteur et à des explications sur la philosophie, la politique et les superstitions de l'Europe à cette époque L'automne dernier, Eco publie un nouveau roman , “le Numéro Zéro,” L'histoire se déroule en 1992, et tourne autour d'un nègre d'écriture attiré dans les enfers de politique de médias de masse et les conspirations d'assassinat, avec la suggestion que Mussolini ne soit pas vraiment mort en 1945, mais ait vécu dans les ténèbres pendant les décades. Ce petit roman , qui est un pur divertissement par rapport à ses travaux épiques, est pourtant bourré d' idées et d'énergie, M. Eco a reçu le plus haut prix littéraire d'Italie, le Premio Strega; il est Chevalier de la Légion d’Honneur et membre honoraire de l'Académie américaine d'Arts et de Lettres.

  • Lettre à Lamoral

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    Ce que les poètes appellent le miroir de l’âme peut envoyer de nombreux signaux non-verbaux. Pour lire le langage du corps, il faut reluquer son interlocuteur droit devant, dans les siens. C'est la vie normale, et puis, azimuter d'autres parties du corps serait impoli. Si, quelqu'un porte des lunettes solaires à l'intérieur, en particulier, il empêche l'autre de lire ses signaux. C'est déconcertant, les bandits et ceux qui veulent apparaître puissant, parfois en portent. Les gens qui matent en l'air, souvent, pensent. Ils se font des imaginations et, on peut, sans doute les qualifier de penseurs visuels. S'ils délivrent un discours, en même temps, on peut toujours se dire qu'ils regardent le ciel pour s'en rappeler. Ils bigleraient plutôt en l'air vers la gauche. S'ils guignent vers la droite, ils se livrent à des constructions imaginaires qui pourrait trahir le menteur. Faites attention, parfois, les directions sont inversées. Dans le doute, demandez à la personne de se rappeler de faits avérés ou d'imaginer quelque situation. Contempler l'empyrée peut aussi indiquer un ennui profond si la vision erre dans les environs à la recherche d'une représentation plus intéressante. Si la tête s'abaisse et lorgne l'autre personne, derrière elle, d'une mine suggestive de vierge effarouchée; ici, l'action combine la soumission de la tête qui s'abaisse avec l'attraction du contact visuel. Si à la combinaison s'ajoute un froncement, alors, c'est l'heure du jugement. Si, au contraire, vous zyeutez vers le bas, si vos mirettes insistent sur votre interlocuteur, vous posez là un acte de puissance et de domination. A contrario, c'est, peut-être, un signe de soumission puisqu'il n'y a pas de danger, vous ne porterez pas atteinte à ma personne, votre gloire m'émerveillerait si je devais vous contempler. Cette attitude de soumission peut, éventuellement jouxter un stigmate de culpabilité. Un comportement notable chez les petites personnes est de lever la tète pour toiser les grandes, elles mêmes le font mais ils ne leur restent que le ciel. Une personne quelconque fixant à gauche vers le bas, signifie qu'elle se parle à elle-même, tachez d'observer quelque mouvement presque imperceptible des lèvres. Mais, si elle épie à droite, on peut la penser saisie par ses émotions intimes. Pour de nombreuses cultures pour lesquelles l’œillade est un signe d'agression ou de domination, les gens ne se regardent pas en parlant de façon à se montrer du respect. Si on passe au balayage latéral, de gauche à droite et vice et versa, dans le plan horizontal, soit l'individu ne veut s'aviser de ce qu'il voit soit veux-il observer tout autre scène. Il s'agit aussi, simultanément, parfois, de noter le danger, l’événement ou de manifester son irritation. Si on s'intéresse au mouvement latéral rapide, faut-il y voir l'indication de l''instabilité et du mensonge? Comme si le sujet, découvert, cherchait une route de fuite. Ou la conspiration quand on note autour de soi qui pourrait vous entendre. Un autre usage de ce dodelinement du chef est l'évaluation des grands ensembles architectoniques. La vue d'un objet est la source de son existence, que ce soit une peinture, une table ou un humain, quand vos chasses se posent, les autres les suivent pour savoir ce que vous percevez, c'est une faculté remarquable que de pouvoir ainsi suivre la vue avec précision. Choufer peut trahir votre désir. Par exemple Un bref coup de reliquaire vers la porte, c'est sûrement que vous avez envie de vous tirer. Vous jaugez le mouvement naturel, quel qu'il soit, pour visualiser les objets bons, neutres ou mauvais, au cas ou apparaîtrait le danger ou l'adversité Ces organes sont les premiers témoins et les premiers outils de l'interprétation du monde, sans lesquelles, le conscience de la réalité serait gravement invalidée. La chorégraphie du commis-voyageur qui veut fasciner la mercière par sa geste, par son stylographe, qu'il manie comme un maître sa baguette en détaillant les dentelles, celle de la putain dont on connaît les détails ou celle du politicien aux éternelles rodomontades, a-t-elle d'autre projet, d'autre but que d’exercer cette fascination dans le regard, par le regard afin de vous percutiez du papillon, que votre oreille interne s'y traumatise si déjà vous ne voyez plus. Finalement vous achetez l'assurance-vie et votre serviteur repart fier de sa carambouille avec vos hippocampes pour son aquarium.

    Une fois rentré, à Zottegem, son bourg natal, patrie de Lamoral, comte d'Egmont qui perdit tôt la vie à 48 ans consécutivement à un accident. Dans le soir brumeux notre camelot, au chaud, en peignoir matelassé et en charentaises, rit d'aise, car sa maîtresse Rita, l'amuse.

  • Burroughs Warhol, Extrait

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    Burroughs : Cocteau faisait durer cette fête . Il s'allongerait, enlevait ses vêtements et éjaculait spontanément. Même au cours de ses années cinquante. Il était couché là, sa bite commençait à secouer et il partait. Genre truc de film qu'il avait.

    Bockris : Comment il a fait çà ? As-tu déjà éjaculer seulement à partir du mental ?

    Burroughs : Oh, plusieurs fois. C'est juste une question de recevoir une image sexuelle assez convaincante.

    Warhol : Quel âge avait-tu quand tu as eu tes premiers rapports sexuels ?

    Burroughs : Seize. Au pensionnat à Los Alamos, à l'École de Ranch où ils ont fait plus tard la bombe atomique.

    Warhol : Avec qui ?

    Burroughs : Avec ce garçon dans la couchette suivante.

    Warhol : qu'a-t-il fait ?

    Burroughs : masturbation réciproque. Mais pendant la guerre cette école, qui était en haut sur la mesa là 50 kilomètres au nord de Santa Fe, a été reprise par l'armée. C'est où ils ont fait la bombe atomique. Oppenheimer était parti là-bas pour sa santé et il descendait dans un ranch typique de cet endroit et a dit, “Bien, c'est l'endroit idéal.” Cela semble si juste et approprié d'une manière ou d'une autre que je devrais être allé à l'école là. Los Alamos l'École de Ranch était un de ces pensionnats où chacun était obligé de chevaucher. Maudits chevaux, je les déteste. J'avais le problème de sinus et j'étais allé à Nouveau-Mexique pour ma santé pendant les vacances d'été et ensuite ma famille a contacté le directeur, A. J. Connell, qui était un Unitarien et croyait beaucoup à la réflexion positive et je suis rester là, deux ans. C'est survenu dans le dormant d’une véranda en 1929.

    Warhol: C’était comment! Était-ce vraiment comme une explosion ?

    Burroughs : je ne m'en souviens pas depuis si longtemps.

    Warhol : je crois que j'avais vingt-cinq ans où j'ai d'abord eu des rapports sexuels, mais la première fois que j'ai été au courant du sexe était sous les escaliers dans Northside, Pittsburgh. Un garçon bizarre en suçant un autre. Je n'ai jamais compris ce que çà signifiait

    Burroughs : Quoi ?

    Warhol : T’étais assis là à regarder et comment c’est arrivé ?

    Burroughs : Oh je ne sais pas, beaucoup de mots ça et là …


    (*) Le médiateur est Victor Bockris, biographe d’artiste.

    Warhol lui avait dit ce que vous me disiez Christiane : “Andy nous avait dit à propos des interviews: N’ayez jamais de questions à l’avance, comportez vous comme dans un cocktail ”

  • Signes et Symboles

    Pour la quatrième fois, depuis de nombreuses années, ils se trouvaient confrontés avec le problème d'offrir le cadeau d'anniversaire d' un jeune homme, malade mental incurable. Il vivait sans désirs et les objets faits de mains d'homme, tout vibrants d'une activité maligne, que lui seul pouvait percevoir, lui causaient des allergies infernales et il n'y puisait aucun usage ni agrément dans son monde abstrait. Après l'élimination d'un certain nombre d'articles qui pourraient l'offenser, n'importe quoi dans le genre bibelot, par exemple, était tabou, ses parents choisirent une jolie petite bagatelle, un panier avec dix petits pots de confitures différentes.

    A sa naissance, ils étaient mariés depuis longtemps déjà, bon nombre d'années écoulées et maintenant, ils étaient presque vieux, Ses cheveux en désordre attachés sommairement, elle portait des robes noires bon marché. Contrairement aux autres femmes de son age, telle sa voisine de palier, madame Sol, à la face toute rose et mauve de maquillage qui sortait en chapeau agrémenté d'un bouquet de simples, elle présentait une contenance toute blanche et nue à la lumière inquisitrice du printemps. Son mari, homme d'affaire ayant connu quelque succès au vieux pays, dépendait, aujourd'hui, à New-York, entièrement de son frère Isaac, un véritable américain depuis plus de quarante ans. Ils le voyaient rarement et l'avaient surnommé le Prince.

    Ce vendredi là, anniversaire de leur fils, tout se passa mal, le train du métro rendit l’âme entre deux stations et pendant un quart d'heure, elle ne ressentit que le battement affairé de son cœur et le bruit des journaux agités. L'autobus qu'ils devaient prendre ensuite se trouvait en retard et les garda un certain temps au coin de la rue. Quand il arriva, il était bondé d'écoliers adolescents trop bavards. Il commençait à pleuvoir tandis qu'il marchaient sur le chemin brun menant au sanatorium. Là, ils attendirent à nouveau et à la place de leur garçon faisant irruption dans la salle, comme il le faisait d'habitude, sa pauvre face souillée, confuse, mal rasée et couverte d'acné, une infirmière, qu'ils connaissaient et ne souciait guère de son apparence, apparut, finalement et leur expliqua brillamment, qu'une fois de plus, il avait essayé d'attenter à sa vie. Il allait bien, disait-elle, mais une visite des ses parents l'aurait dérangé. L'endroit manquait tellement de personnel et les choses tombaient dans l’anarchie et la confusion si facilement, qu'ils décidèrent de ne pas laisser le cadeau au bureau et le reprirent avec eux pour la prochaine fois.

    A l'extérieur de l'immeuble, elle attendit que son mari ouvre le parapluie et pris son bras. Il se raclait sans cesse la gorge, comme toujours quand il était contrarié, Ils rejoignirent l’arrêt de l'autobus, de l'autre coté de la rue et il replia son parapluie. A quelques mètres de là, sous un arbre coulant qui dandinait, un petit oiseau tout fragile, s'agitait inutilement dans une flaque.

    Durant le long trajet jusqu'à la bouche de métro, elle et son mari n'échangèrent aucun mot et chaque fois qu'elle jetait un coup d’œil vers ses vieilles mains crispées à malaxer la canne de son parapluie, sur ses veines dilatées et sa peau couvertes de taches brunes, elle sentit monter les larmes. En regardent ailleurs, tachant de fixer son attention sur autre chose, elle ressenti un genre de choc doux, une mélange de compassion et d’émerveillement en remarquant qu'une des passagères, une fille aux cheveux noirs et aux doigts de pied peints en rouge, pleurait sur d'épaule d'une femme plus âgée. A qui ressemblait-elle? Elle ressemblait à Rebecca Borisnovna; dont la fille avait épousé un des Soloveichik, à Minsk, bien des années plus tôt.

    La dernière fois que le garçon avait essayé, c'était, d'après les mots du docteur, un chef-d’œuvre d'invention, il y aurait réussi, si un autre patient, croyant qu'il apprenait à voler, ne l'avait arrêter juste à temps. Tout ce qu'il voulait vraiment était de creuser un trou dans son monde pour s'en échapper. Le système de son délire, sujet d'une communication élaborée, dans un mensuel scientifique, le médecin du sanatorium le leur avait donner à lire , le titre de l'article «  manie référentielle» les avait troubler bien avant çà. Dans ces cas très rares, le patient imagine que tout ce qui se passe autour de lui est une référence voilée à son existence et à sa personnalité, il exclut les personnes réelles de la conspiration, parce qu'il se croit beaucoup plus intelligent que les autres hommes. Une nature phénoménale l'assombrissait ou qu'il aie, les nuages, dans le ciel étoilé communiquent entre eux, par le moyen de signes ralentis, des signes très détaillés l'observe. Ses pensées les plus intimes se discutent au crépuscule par l'alphabet manuel de sombres arbres qui gesticulent. Les cailloux et les taches, les rayons de soleil forment des schémas qui représentent, de façon effrayante, des messages qu'il doit intercepter. Tout n'est que chiffres dont il est le thème. Tout autour de lui, rodent les espions. Certains d'entre eux jouent les observateurs faussement distraits, comme la surface des verres et les poteaux immobiles, les persiennes des fenêtres, des témoins à charge, prêtes à le lyncher, les eaux courantes et les orages, sont hystériques à la folie, possèdent une opinion déformée de lui et interprètent mal ses actions. Il doit incessamment rester sur ses gardes et voue chaque minute et chaque phase de sa vie à décoder l'hostilité des choses. L'air qu'il exhale est indexé et ranger dans un dossier. Le seul intérêt qu'il provoque se limite à ce qui l'entoure, même pas hélas. Dans la distance, les torrents d'un scandale sauvage, augmentent en volume et en intensité. Les silhouettes de ses globules, magnifiées mille fois volent au dessus de vastes plaines et plus loin encore, vers de grandes montagnes d'une hauteur et d'une solidité insupportables, en termes de granite et d'estuaires grondants, vérité ultime de son être.

    Quand ils sortirent du métro sous le tonnerre et l'air mauvais, les derniers lambeaux du jour se mélangeaient aux lumières des rues ? Elle voulait acheter du poisson pour souper, lui remit le panier de pots de confiture en lui disant de rentrer. Il rentra donc, grimpa jusqu'au troisième étage et se souvint qu'il lui avait laissé les clés plus tôt dans la journée. Il s'assit sur l'escalier et se leva en silence, quand, quelque dix minutes plus tard, elle arriva, le pas pesant grimpant les marches, secouant la tête en souriant à sa sottise. Ils entrèrent dans leur logement de deux pièces et il se dirigea directement vers la miroir. Écartant les coins de sa bouche à l'aide de ses pouces, avec une horrible figure de masque, il retira son nouveau squelettique à l'inconfort sans espoir. Il lisait son quotidien russe quand elle mit la table. Toujours lisant, il se restaura des pales victuailles qui n'ont pas besoin de dents. Elle connaissait ses humeurs et demeura également silencieuse. Il s'en fut au lit, elle resta dans le séjour avec son jeu de cartes souillé et ses vieux albums de photos.

    De l'autre coté de la cour étroite, ou la pluie teintait sur les poubelles, les lumières des fenêtres brillaient, et dans l'une d'entre elles découpait la silhouette d'un homme en caleçon noir, les mains sur la tête et les épaules levées, debout, sur un lit défait. Elle tira la persienne et examina les photographies. En bébé, elle avait l'air plus surprise que les autres bébés. La photographie d'une servante allemande et de son fiancé à la grosse face, qu'ils avaient eu à Leipzig tomba d'une feuille de l'album, elle tourna les pages du livre : Minsk ; la révolution, Leipzig, Berlin, Leipzig à nouveau, une façade de maison bancale mal focalisée, trouble. Ici, le garçon quand il avait quatre ans, dans un parc, timidement, éloignant le regard de sa tète tordue, de la vision d'un écureuil au regard vif comme il l'aurait fait de tout autre étranger. Ici, Tante Rosa, une veille dame, à l’œil sauvage, confuse et anguleuse, qui vécut dans le monde palpitant des mauvaises nouvelles, faillites, accidents de train, et croissances cancéreuses jusqu'au jour ou les allemands la mirent à mort, tous ensemble, avec les gens qu'elle aimaient. Une autre, du garçon,en compagnie de son cousin, aujourd'hui fameux joueur d'échec. Á six ans, il dessinait de merveilleux oiseaux avec des mains et des pieds d'humains et souffrait d'insomnies comme un adulte Le garçon, de nouveau, vers l'age de huit ans, déjà difficile à comprendre, effrayé par le papier-peint d' un passage, apeuré d'une certaine image dans un livre, qui ne montrait qu'un paysage idyllique avec des rochers sur une colline, une vieille roue de charrette pendue à la branche d'un arbre sans feuilles. Il avait dix ans quand ils quittèrent l'Europe, Elle se souvint de la honte, des difficultés humiliantes du voyage et des enfants retardés laids et vicieux avec lesquels il se retrouva dans l'école spéciale ou ils le placèrent dès leur arrivée en Amérique. Une époque de sa vie arriva, coïncidant avec une longue convalescence suite à une pneumonie, quand ses petites phobies, que ses parents avaient toujours vue, stupidement, comme l'expression des excentricités d'un enfant prodigieusement doué, se durcirent d'illusions interactives aux intrications logiques, les rendant totalement inaccessibles aux esprits normaux.

    Tout ceci, et bien plus, elle l'accepta, si, après tout, vivre signifie d'accepter la perte d'une joie après l'autre, de la joie, pas même, dans son cas, mais de simples possibilités d'amélioration. Elle pensait aux vagues récurrentes de douleur, qu'elle et son mari eurent a subir, pour une raison ou pour une autre ; aux géants invisibles blessant son enfant de manière inimaginable ; à la tendresse incalculable que le monde contient, au destin de cette tendresse, soit ébréchée ou perdue, métamorphosée en folie, aux enfants négligés, laissés à eux-mêmes, dans des coins sales, aux belles herbes folles qui ne peuvent se cacher du fermier. Presque minuit, du salon, elle entendit son mari grogner. A présent, le voilà debout, portant par dessus son pyjama le vieux manteau, au col d'astrakan qu'il préférait, de loin, à sa belle robe de chambre bleue.

     

    «  Je ne peux pas dormir ! » gémit-il

    «  Pourquoi ? » fit-elle. « Tu étais si fatigué. »

    «  Je ne peux pas dormir parce que je meurs,  » dit-il, et se recoucha.

    «  C'est ton estomac? Veux-tu que j'appelle le docteur Solov ? »

    «  Pas de docteurs, pas de docteurs,  » grommela-t-il. « au diable, les docteurs ! Nous devons le sortir de là en vitesse. Autrement nous serons responsables...responsables ! » Il s'assit brusquement, les deux pieds par terre, se frappant la tête, le poing fermé.

    « D'accord,  » dit-elle tranquillement. « Nous le ramènerons à la maison demain. »

    « J'aimerai du thé,  » dit son mari en se rendant dans la salle de bain.

    En se penchant avec difficulté, elle ramassa quelques cartes et une photo, tombés sur le sol, le valet de cœur, le neuf et l'as de pique, la servante Elsa et son fiancé bestial. Il revint, l'esprit content, en disant d'une voix forte, «  j'ai tout arrangé, nous lui donnerons la chambre. Chacun de nous passera une partie de la nuit tout près de lui et l'autre dans le sofa. Le docteur le visitera au moins deux fois par semaine. Peu importe ce que dira le Prince, De tout façon, il ne devrait pas dire grand chose, çà lui coûtera moins cher.

    Le téléphone sonna à cette heure inhabituelle. Il restait au milieu de la pièce cherchant du pied la pantoufle qui en avait glissé, puéril et édenté, il jeta un regard à sa femme. Elle comprenait mieux l'anglais que lui et répondait toujours aux appels. 

    «  Puis-je parler à Charlie ? » lui demanda la voix sotte d'une fille

    « Quel numéro voulez-vous ?...Non, vous avez le mauvais numéro. »

    Elle reposa le combiné gentiment, portant sa main à son cœur.

    « J'ai eu peur,  » dit-elle.

    Il sourit rapidement et reprit tout de suite son monologue excité, ils iront le cherche aussitôt qu'il fera jour. Pour sa propre protection, il garderaient tout les couteaux dans un tiroir fermé, même dans le pire état, il ne présentait aucun danger pour les autres.

    Le téléphone se mit à sonner une seconde fois. La même jeune voix atone et anxieuse demanda après Charlie.

    « Vous avez le mauvais numéro, faites le « o » à la place du zéro. » et raccrocha.

    Ils s'assirent, pour ce thé de minuit, un peu gai, qu'ils n'attendaient pas. Il le sirota bruyamment, le visage détendu. De temps à autre, il levait son verre d'un mouvement circulaire, comme pour dissoudre le sucre plus complètement. La jugulaire sur le coté de sa tète chauve, ressortait, ostensible et des brisures argentées apparaissaient à son menton. Le cadeau d'anniversaire demeurait sur la table. Quand elle lui resservit du thé, il remit ses binocles et réexamina avec plaisir les petites jarres lumineuses, jaunes, vertes et rouges. Ses lèvres, hésitantes et humides épelèrent les mots élégants, abricot, raisin, prunes, coing. Sa pomme d'Adam tressaillit quand le téléphone, à nouveau, sonna.

     

     

    Vladimir Nabokov

  • Chickamauga

    Un après midi d'automne ensoleillé, l'enfant s'en allait, errant, loin de la maison rustique vers un petit champ, il entra dans une forêt sans être vu, il ressentait de la joie ainsi libéré de tout contrôle, heureux de l'exploration et de l'aventure. Pour l'esprit de cet enfant, les corps de ses ancêtres, qui avaient depuis mille ans la pratique de ces mémorables découvertes et de ces conquêtes, de ces victoires, de ces batailles pour lesquelles les siècles sont les moments critiques et ou le camp des vainqueurs s'installait dans des villes en pierre de taille. Du berceau de leur race, ils avaient fait leur chemin à travers deux continents, passés la grande mer et pénétrés l'autre. Là-bas, ils naquirent à la guerre et à la domination. Ce fut leur héritage.

    L'enfant, de quelque six ans, fils d'un pauvre planteur qui dans sa jeunesse était soldat, s'était battu contre des sauvages nus en suivant le drapeau de son pays vers la capitale d'une race civilisée, bien loin au sud. Le feu du guerrier, qui, allumé ne s'éteint jamais, survivait dans l'existence paisible du planteur. L'homme aimait les ouvrages et les images militaires et le garçon en comprit assez pour se fabriquer une épée de bois même si l’œil du père aurait pu difficilement la discerner pour ce qu'elle était. Muni de cette arme qu'il brandissait avec bravoure, comme s'il devenait le fils d'une race héroïque, il posait dans les clairières ensoleillées de la forêt en exagérant les postures agressives et défensives que lui avait appris l'art du graveur. Rendu idiot par son talent à battre des ennemis invisibles, il commit l'erreur militaire assez commune de pousser la poursuite jusqu'une dangereuse extrémité et se retrouva à la marge d'un ruisseau large mais peu profond dont les eaux rapides lui barrait une avance directe vers les ennemis qui s'enfuyaient en le traversant avec une facilité imprévisible. Mais, le vainqueur intrépide ne s'en trouvait pas rebuté, l'esprit de la race qui passa la grande mer inconquise brûlait, sans rien nier, dans cette petite poitrine. Il trouva, à passer à gué plus loin, dans le lit du ruisseau. Et il put, à nouveau, se lancer sur les traces de son ennemi imaginaire en misant tout sur l'épée. Maintenant, la victoire acquise, la prudence demandait qu'il se retire sur ses bases d'opération. Hélas, tel de nombreux conquérants, parmi les plus puissants, il ne put brider la passion de la guerre ni apprendre que la foi tentée quittera son étoile. Avançant le long de la berge, il se trouva soudain confronté à un nouvel ennemi plus formidable, sur le sentier, qu'il suivait, debout, trépignant, les oreilles dressées, c'est un lapin! L'enfant poussa un cri alarmé, se retourna et s'enfuit, il ne savait pas dans quelle direction, appelait sa mère avec des sons informes en pleurant, tremblant, sa tendre peau cruellement griffée par les broussailles, son petit cœur accélérait de terreur, à bout de souffle, aveuglé par les larmes, perdu dans la forêt!

    Alors, pour plus d'une heure, il erra, les pieds douloureux, dans les jeunes pousses rugueuses, jusqu'au moment ou, vaincu par la fatigue, il se coucha, dans l'espace étroit entre deux rochers, à quelques mètres du ruisseau, étreignant toujours son épée de bois, non plus comme une arme désormais mais comme une amie. Il s'endormit en sanglotant. Les oiseaux du bois chantaient joyeusement; les écureuils lustrant bravement leurs queues, courraient en criant d'arbre en arbre, inconscient du malheur qui se déroulait sous eux. Quelque part, dans le lointain, un étrange tonnerre étouffé, les perdrix célébraient la victoire de la nature sur le fils de leurs maîtres immémoriaux.

    Dans la petite plantation, ou les hommes blancs et noirs alertés, cherchaient les champs et les abords, le cœur brisé d'une mère attendait son enfant égaré. Les heures passèrent, et le petit dormeur se leva. La fraîcheur du crépuscule dans les jambes, la crainte de la brume dans son cœur, reposé, il ne pleurait plus. Avec cet instinct aveugle qui pousse à l'action, il luttait contre les broussailles qui l'entouraient et se retrouva en terrain plus ouvert, sur sa droite, le ruisseau, une pente douce à gauche parsemée d'arbres rares, envahie d'une auréole crépusculaire. Une brume fine et fantomatique se leva tout au long de l'eau. Elle l'effraya et le faisait reculer, à la place de retraverser, dans la direction d’où il venait, il lui tourna le dos et s'en alla tout droit vers le bois sombre et enfermé. Soudain, il vit devant lui un étrange objet mouvant qu'il prit pour un grand animal, un chien, un cochon, il ne le savait pas, un ours, peut-être. Il avait vu des images d'ours, mais ne savait rien qui puissent les discréditer et il avait vaguement souhaiter d'en rencontrer un. Mais, quelque chose dans la forme ou le mouvement de l'objet, quelque chose dans la maladresse de son approche, lui indiquait qu'il ne s'agissait pas d'un ours. La peur l'emporta sur la curiosité. Il demeura immobile et comme cela arrivait lentement, il regagna courage à chaque instant quand il vit, qu'au moins, çà n'avait pas les longues oreilles menaçantes du lapin. Son esprit impressionnable prit, sans doute conscience d'une familiarité de la démarche. Avant qu'il ne se trouva assez près pour pouvoir résoudre ses doutes, il vit qu'un autre le suivait et d'autres encore. A gauche comme à droite, il y en avait de plus en plus. L'espace ouvert autour de lui en était rempli, tous marchant vers le ruisseau.

    C'était des hommes, Ils rampaient sur leurs mains et leurs genoux ou n'usaient que de leurs mains, traînant leurs jambes. Ils n'utilisaient que leurs genoux, leurs bras pendants inutiles, de chaque coté de leurs troncs. Ils essayaient de se mettre debout mais directement ils retombaient. Ils n'agissaient ni naturellement ni normalement, sinon d'avancer pas à pas dans la même direction. Seuls ou par pairs traversant le brouillard, certains s’arrêtaient ou repartaient, les autres se glissant entre eux , ils reprenaient leur chemin. Ils venaient par dizaines puis par centaines, de chaque coté, aussi loin qu'ont pouvait voir dans la brume qui s'épaississait et le bois sombre derrière eux paraissait inépuisable. Le sol lui-même semblait en mouvement vers les rives. Occasionnellement, l'un ou l'autre, qui s'était arrêter ne repartait pas mais restait couché, immobile. Il était mort. Certains,sans bouger, faisaient des gestes étranges avec leurs mains, levaient les bras, les abaissaient à nouveau, dodelinaient de la tète, levaient leurs paumes vers le haut, comme on voit les hommes, parfois le faire dans la prière publique.

    L'enfant ne voyait pas tout, c'est ce dont l'observateur prit note, il voyait peu de choses sinon qu'ils étaient des hommes, maintenant recroquevillés comme des bébés. Étant des hommes, ils n'étaient pas si terribles bien qu’harnachés de manière peu familière. Il se déplaçait parmi eux librement, allant de l'un à l'autre scrutant leurs faces d'une curiosité enfantine. Tous ces visages, singulièrement blancs, certains strillés d'un rouge qui s'égouttait. Quelque chose, peut-être dans leurs mouvements et leurs attitudes grotesques lui rappela le clown peint vu l'été dernier au cirque. Il riait en les regardant. Mais, sans cesse, ces hommes mutilés et saignants, avançaient, aussi insensibles que lui au contraste dramatique de son rire et de leurs mines graves. Pour lui le spectacle n'était pas sans gaieté. Il avait vu les nègres de son père marcher à quatre pattes pour son amusement. Ils les enfourchait même en prétendant les traiter comme ses montures. Il s'approcha, par derrière, d'une de ces créatures rampantes et, d'un mouvement agile la chevaucha. L'homme s'effondra sur sa poitrine, se reprit, jeta l'enfant sur le sol, comme un étalon non dressé l'aurait fait. Il tourna vers lui un visage auquel manquait la mâchoire inférieure, des dents de dessus jusqu'à la gorge se trouvait un grand trou rouge garni de morceaux de chair et d'éclats d'os. La proéminence peu naturelle du nez, l'absence de menton, les yeux farouches, donnait à l'homme, l'apparence d'un gigantesque oiseau de proie au jabot et au tronc rendus écarlates par le sang de sa proie. L'homme se mit à genoux, l'enfant sur ses pieds. Il lança son poing vers l'enfant, qui finalement terrifié, courut vers un arbre tout près, se cacha derrière et prit conscience de la gravité de la situation. Pendant que la stupide multitude se traînait lentement et douloureusement, pantomime hideuse, avançait , descendant la pente comme une troupe de gros scarabées noirs, sans aucun son, dans un silence profond, absolu. Plutôt que de s'assombrir, le paysage hanté commença à s'éclairer. Tout autour de la ceinture d'arbres, au delà de la courbe du ruisseau, une étrange lumière rouge, les branches et les troncs dessinaient en silhouette, un entrelac noir. Elle frappa les figures déformées et leur donna des ombres monstrueuses qui caricaturaient leur mouvement, sur l'herbe dressée. Elle tombe sur leurs faces, touchant leur blancheur de stries rudes, accentuant les taches desquelles beaucoup d'entre étaient souillés, Elle brillait sur les boutons et les morceaux de métal de leurs vêtements.

    Instinctivement l'enfant se tourna vers la splendeur grandissante et descendit la pente avec ses horribles compagnons; quelques moments plus tard, il passa le plus gros de la troupe, ce n'était pas un grand exploit considérant ses avantages. De lui-même, il se plaça à sa tête, l'épée de bois toujours à la main et dirigea solennellement la marche, formant ses pas dans les leurs en se retournant à l'occasion comme pour voir si ses forces ne l’abandonnaient pas. Sûrement qu'un chef, jamais, n'avait eu une telle suite. Dispersés sur le sol rendu étroit par le déroulement de cette horrible marche vers l'eau, où certains objets, que le guide n’associait à rien, ici, quelque couverture bien serrée, roulée dans sa longueur, doublée à ses extrémités d'une ficelle, là, un lourd havresac, plus loin, un fusil brisé, enfin tout ce qui reste à l'arrière des troupes en retraite, la trace d'hommes qui fuient leurs chasseurs. Partout, près de la crique, sur la marge des terre basses, le sol transformée en boue par les pieds des hommes et des chevaux. Un observateur, avec un meilleur usage de ses yeux aurait noté que ces empreintes pointaient dans deux directions, le sol foulé deux fois par l'avance et la retraite. Quelques heures plus tôt, ces hommes éreintés et désespérés en compagnie de leurs camarades plus fortunés, maintenant lointains, pénétraient la forêt par milliers. Leurs bataillons, divisés en bandes et reformant leurs lignes, passaient l'enfant endormi, presqu'en le piétinant. Le bruit et les murmures de leur marche ne l'avait pas éveillé. A un jet de pierre d'où il couchait, ils combattirent mais il n'entendit ni le ronflement de la mousqueterie ni le choc des canons, ni le tonnerre des capitaines ni les tirs. Il avait dormi tout le temps, serrant sa petite épée de bois avec, peut-être une étreinte plus forte dans sa sympathie inconsciente pour cet environnement martial, mais sans connaissance de taille du combat, comme le cadavre qui en fait la gloire.

    L'incendie, derrière la ceinture boisée, du côté le plus éloigné de la crique, réfléchissait la terre par la canopée de sa propre fumée, perfusant tout le paysage. Il avait transformé la ligne sinueuse de la brume en vapeur d'or. L'eau rougeoyait, les pierres aussi qui dépassaient de la surface. C'était le sang des blessés les moins graves qui en avait taché le passage ; eux aussi, l'enfant les dépassa d’un pas décidé, il montait au feu. Une fois sur l'autre berge, il se retourna pour regarder les compagnons de sa marche, ils étaient arrivés à la crique. Les plus forts, déjà immergés près du bord plongeaient leurs faces dans le flot. Quelques uns qui couchés, immobiles, semblaient n'avoir plus de têtes. L'enfant resta émerveillé devant un phénomène tellement vif que même sa sympathie ne pouvait le comprendre. Après avoir étanché leur soif, ces hommes n'avaient plus la force de sortir de l'eau, ni d'en sortir la tête, ils s'étaient noyés. Derrière cette scène, les espaces ouverts de la forêt montraient au chef les figures informes de son triste commandement, il n'y en avait plus autant en marche qu'au début, Il agita sa casquette en guise d'encouragement et avec un sourire, pointait de son arme la lumière qui le guidait, pilier de feu de cet étrange exode.

    Confiant dans ses forces, il entrait maintenant le cercle forestier, le passant aisément dans la lumière écarlate, grimpa sur une clôture, courut à travers champ, tournant sans cesse pour jouer avec son ombre qui lui répondait et approcha la ruine en feu d'une demeure. La désolation, partout. Dans cet immense halo, rien de vivant n'était visible. Il s'en fichait, le spectacle lui plaisait et il dansait de joie en imitant les vagues enflammées. Il courut çà de là, en essayant de récolter du butin, mais il était trop lourd pour lui et trop près de la chaleur qui limitait son approche. Désespéré il jeta son épée, réédition aux forces supérieures de la nature. Sa carrière militaire était finie. Changeant de position, ses yeux tombèrent sur des constructions qui lui semblait curieusement familières comme s'il les avait rêvées. Il les regarda, étonné, quand soudainement, toute la plantation et le bois avoisinant pivotèrent. Son petit monde tourna sur lui-même, les points cardinaux inversés. Il reconnu dans l'immeuble en feu, sa propre maison. Pour un instant il demeura stupéfait par le pouvoir de la révélation, puis courut, les pieds hésitants jusqu'à l'entour des ruines, et affiché dans la lumière de la conflagration, tomba sur le corps couché d'une femme morte à la face blanche tournée vers le ciel, les mains levées, serrant de l'herbe, les vêtements défaits, les longs cheveux noirs décoiffés et plein de sang coagulé. Presque tout le front arraché, du trou, le cerveau sortait et remplissant le couronnement, une masse grisâtre garnie de bulles mauves, le travail d'un obus !

    L'enfant agita ses petites mains, aux gestes sauvages et incertains. Il émit une série de pleurs inarticulés et indescriptibles entre le hurlement du singe et le glouglou de la dinde, un cri remarquable et sans âme, un son terrestre, le langage du diable. L'enfant était sourd-muet.

    Alors, il demeura, immobile, les lèvres tremblantes à regarder le désastre.

    Ambrose Bierce