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Lettres

  • Umberto Eco : «les gens sont fatigués des choses simples»

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    Pape Satàn Aleppe : les Chroniques d'une Société Liquide sont une collection d' essais d' Umberto Eco publiées auparavant dans l'hebdomadaire italien L’Expresso depuis 2000, indique son éditeur, La Nave di Teseo, sa publication est repoussée en mai 2016. “Papé Satàn, papé Satàn aleppe” est la ligne préliminaire de Chant VII du Brasier, première partie du poème de la Comédie Divine . La ligne est réputée énigmatiques pour les traducteurs, on croit aujourd’hui à une invocation diabolique. La Nave di Teseo éditeur d'Eco est un nouvel le maison d'édition fondée par auteurs remarquables, incluant Eco, craignant la création d'un monopole en Italie sous l'empire deséditions Arnoldo Mondadori , possédé par la famille de l'ancien Premier ministre et milliardaire Silvio Berlusconi, qui a acheté RCS Libri en 2015. Eco a personnellement donné €2 million pour aider à financer la Nave di Teseo. Arnoldo Mondadori Editore a maintenant une part de marché d'environ 38 % dans le livre en Italie.Dans une dernière interview, il parle de thrillers et de story telling et des forces qui ont formé l'Italie moderne depuis la seconde guerre mondiale.Au cours d'un entretien donné à la la Repubblica , la directrice de Nave di Teseo Elisabetta Sgarbi a appelé le nouveau livre “un livre ironique, comme il l'était” et a parlé de lui comme d'un travailleur infatigable. Umberto Eco, si érudit dans les choses impénétrables de la sémiotique et auteur du célèbre Nom de la Rose, mystère médiéval connu mondialement est mort dan sa maison à Milan. Il avait 84 ans.Comme un sémioticien, M. Eco a cherché à interpréter des cultures par leurs signes et symboles, les mots, les icônes religieuses, les bannières, les vêtements, les partitions musicales, même les bandes dessinées .Il a publié plus de 20 livres de littérature non-romanesque sur ces sujets en enseignant à l'Université de Bologne, l'université la plus vieille d'Europe. Mais plutôt que de séparer sa vie théorique de sa fiction populaire, M. Eco insuffle à ses sept romans beaucoup de ses préoccupations intellectuelles. Le fait de construire un pont sur ces deux mondes, n'était jamais plus réussi qu'avec “le Nom de la Rose” son premier roman, à l'origine publié en Europe en 1980.s'est vendu plus de 10 millions de copies dans environ 30 langues. (Une adaptation d'Hollywood 1986 dirigée par Jean Jacques Annaud et avec Sean Connery n'a reçut qu'une critique mitigée. Le livre se déroule dans un monastère italien du 14ème siècle où les moines sont assassinés par leurs coreligionnaires pour s'approprier un traité philosophique d'Aristote perdu depuis longtemps.Malgré de longues digressions sur les hérésies et sur la théologie chrétienne, M. Eco a réussi à captiver une audience nombreuse avec ce livre, sorte de joyeux thriller policier. Ses romans ultérieurs font apparaître des protagonistes comme un croisé clairvoyant du moyen-age, un aventurier naufragé des années 1600 et un physicien du 19ème siècle qui sont aussi fort demandé que les lecteurs malgré les lourdes doses de ruminations sémiotiques dans les limites de ce type de roman Eco avait beaucoup de défenseurs dans l'université et le monde littéraire, les protagonistes des deux domaines les critiquent quelquefois pour ne pas savoir choisir entre le sérieux scientifique et le talent romanesque. “Aucun objet fabriqué n'est trop modeste ou trop banal pour l'analyse d'Eco,” Ce don de faire des trouvailles dans la Langue et la Folie, ou comment les conceptions erronées ont changé l'histoire. Il affrontaient sa situation de star avec un humour résigne “Je ne suis pas un fondamentaliste, disait-il, il n'y a aucune différence entre Homère et Walt Disney,” “ Mickey Mouse peut être aussi parfait qu'un haîku japonais l'est.” Capable de livrer les conférences dans cinq langues vivantes, aussi bien en grec latin et classique, M. Eco a sillonné l'Atlantique pour des conférences , la promotion de ses ouvrages et les cocktails mondains. Espiègle, effronté et gros fumeur, il aimait badiner le nuit, dans les tavernes de Bologne, avec ses étudiants Lui et sa femme allemande, Renate Ramge, une architecture et enseignant d'arts, ont gardé des appartements à Paris et à Milan ainsi qu' un manoir du 17ème siècle jadis possédé par les Jésuites dans les collines près de Rimini, sur la Mer Adriatique. Ils avaient deux enfants, Stefano, un producteur de télévision à Rome et Carlotta, un architecte à Milan. Umberto Eco est né le janvier. 5, 1932, à Alessandria, une ville industrielle dans la région de Piémont dans l'Italie nord-ouest. Son père, Giulio, était comptable à une société métallurgique, sa mère, Giovanna, était employée de bureau. Enfant, Umberto a passé des heures, chaque jour, dans la cave de son grand-père, à feuilleter la collection éclectique du vieil homme,Jules Verne, Marco Polo, bandes dessinées d'aventure et Charles Darwin. Pendant la dictature de Benito Mussolini, il s'est souvenu d'avoir porter un uniforme fasciste et gagner le premier prix à une concours d'écriture pour jeunes fascistes. Après la Seconde Guerre mondiale, M. Eco a rejoint une organisation de jeunes Catholiques et obtint des responsabilités nationales. Il a démissionné en 1954 pendant les protestations contre la politique conservatrice de Pape Pie XII. Mais il a maintenu un fort attachement à l'église, en écrivant son 1956 une thèse sur Thomas d'Aquin pour son doctorat à l'Université de Turin. Il a continué à enseigner la philosophie et ensuite la sémiotique à l'Université de Bologne. Il était très apprécié, en Italie pour ses articles hebdomadaires sur la culture populaire et la politique dans L’Expresso, le principal hebdomadaire du pays. Dans le Nom de la rose qui a fait sa renommée Le chanoine du roman, Guillaume de Baskerville, a été appelé comme un cas de Sherlock Holmes, “le Chien des Baskerville” Le roman est raconté par un jeune novice qui accompagne Guillaume pour son enquête au monastère pour un assassinat et agit comme un médiéval docteur Watson. Eco appelle le vilain du roman Jorge de Burgos, allusion à Jorge Luis Borges, il le décrit comme le bibliothécaire aveugle du monastère. De Burgos et ses complices exécutent leurs meurtres pour prévenir la divulgation d'un gros volume d'Aristote supposé disparu pour rajouter du rôle à l'humour. Les meurtriers croient que le livre est un instrument de Satan. Dans le Pendule de 'Foucault,” son deuxième roman, M. Eco tisse une conspiration compliquée inspirée partiellement par un pendule conçu par le physicien français du 19ème siècle Léon Foucault pour démontrer la rotation de la Terre. Malgré les allusions se mélangeant à la Kabbale , les formules mathématiques et les caractères de Disney, le roman est aussi devenu un best-seller mondial — bien qu'il n'ait pas reçu près l'unanimité l'acclamation des critiques avait trouvé son accords. Dan Baudolino, publié en 2000, on se demande comment un déambulatoire aussi complexe sur la théologie du du 12ème siècle a put cartonner ainsi partout dans le monde et en particulier en Allemagne ou il est devenu première vente de tous les temps. Les critiques se sont montrés meilleurs dans son roman de 1994, l'Île du Jour d'avant dans lequel un noble italien, qui ne peut pas nager, survit sur son vaisseau naufragé à un point dans l'Océan Pacifique tropical où la ligne de changement de date se divise un jour d'un autre. “Eco abandonne son moyen-age familier pour créer une célébration extravagante des obsessions du dix-septième siècle,” en faisant allusion à beaucoup d'anecdotes de l'auteur et à des explications sur la philosophie, la politique et les superstitions de l'Europe à cette époque L'automne dernier, Eco publie un nouveau roman , “le Numéro Zéro,” L'histoire se déroule en 1992, et tourne autour d'un nègre d'écriture attiré dans les enfers de politique de médias de masse et les conspirations d'assassinat, avec la suggestion que Mussolini ne soit pas vraiment mort en 1945, mais ait vécu dans les ténèbres pendant les décades. Ce petit roman , qui est un pur divertissement par rapport à ses travaux épiques, est pourtant bourré d' idées et d'énergie, M. Eco a reçu le plus haut prix littéraire d'Italie, le Premio Strega; il est Chevalier de la Légion d’Honneur et membre honoraire de l'Académie américaine d'Arts et de Lettres.

  • Lettre à Lamoral

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    Ce que les poètes appellent le miroir de l’âme peut envoyer de nombreux signaux non-verbaux. Pour lire le langage du corps, il faut reluquer son interlocuteur droit devant, dans les siens. C'est la vie normale, et puis, azimuter d'autres parties du corps serait impoli. Si, quelqu'un porte des lunettes solaires à l'intérieur, en particulier, il empêche l'autre de lire ses signaux. C'est déconcertant, les bandits et ceux qui veulent apparaître puissant, parfois en portent. Les gens qui matent en l'air, souvent, pensent. Ils se font des imaginations et, on peut, sans doute les qualifier de penseurs visuels. S'ils délivrent un discours, en même temps, on peut toujours se dire qu'ils regardent le ciel pour s'en rappeler. Ils bigleraient plutôt en l'air vers la gauche. S'ils guignent vers la droite, ils se livrent à des constructions imaginaires qui pourrait trahir le menteur. Faites attention, parfois, les directions sont inversées. Dans le doute, demandez à la personne de se rappeler de faits avérés ou d'imaginer quelque situation. Contempler l'empyrée peut aussi indiquer un ennui profond si la vision erre dans les environs à la recherche d'une représentation plus intéressante. Si la tête s'abaisse et lorgne l'autre personne, derrière elle, d'une mine suggestive de vierge effarouchée; ici, l'action combine la soumission de la tête qui s'abaisse avec l'attraction du contact visuel. Si à la combinaison s'ajoute un froncement, alors, c'est l'heure du jugement. Si, au contraire, vous zyeutez vers le bas, si vos mirettes insistent sur votre interlocuteur, vous posez là un acte de puissance et de domination. A contrario, c'est, peut-être, un signe de soumission puisqu'il n'y a pas de danger, vous ne porterez pas atteinte à ma personne, votre gloire m'émerveillerait si je devais vous contempler. Cette attitude de soumission peut, éventuellement jouxter un stigmate de culpabilité. Un comportement notable chez les petites personnes est de lever la tète pour toiser les grandes, elles mêmes le font mais ils ne leur restent que le ciel. Une personne quelconque fixant à gauche vers le bas, signifie qu'elle se parle à elle-même, tachez d'observer quelque mouvement presque imperceptible des lèvres. Mais, si elle épie à droite, on peut la penser saisie par ses émotions intimes. Pour de nombreuses cultures pour lesquelles l’œillade est un signe d'agression ou de domination, les gens ne se regardent pas en parlant de façon à se montrer du respect. Si on passe au balayage latéral, de gauche à droite et vice et versa, dans le plan horizontal, soit l'individu ne veut s'aviser de ce qu'il voit soit veux-il observer tout autre scène. Il s'agit aussi, simultanément, parfois, de noter le danger, l’événement ou de manifester son irritation. Si on s'intéresse au mouvement latéral rapide, faut-il y voir l'indication de l''instabilité et du mensonge? Comme si le sujet, découvert, cherchait une route de fuite. Ou la conspiration quand on note autour de soi qui pourrait vous entendre. Un autre usage de ce dodelinement du chef est l'évaluation des grands ensembles architectoniques. La vue d'un objet est la source de son existence, que ce soit une peinture, une table ou un humain, quand vos chasses se posent, les autres les suivent pour savoir ce que vous percevez, c'est une faculté remarquable que de pouvoir ainsi suivre la vue avec précision. Choufer peut trahir votre désir. Par exemple Un bref coup de reliquaire vers la porte, c'est sûrement que vous avez envie de vous tirer. Vous jaugez le mouvement naturel, quel qu'il soit, pour visualiser les objets bons, neutres ou mauvais, au cas ou apparaîtrait le danger ou l'adversité Ces organes sont les premiers témoins et les premiers outils de l'interprétation du monde, sans lesquelles, le conscience de la réalité serait gravement invalidée. La chorégraphie du commis-voyageur qui veut fasciner la mercière par sa geste, par son stylographe, qu'il manie comme un maître sa baguette en détaillant les dentelles, celle de la putain dont on connaît les détails ou celle du politicien aux éternelles rodomontades, a-t-elle d'autre projet, d'autre but que d’exercer cette fascination dans le regard, par le regard afin de vous percutiez du papillon, que votre oreille interne s'y traumatise si déjà vous ne voyez plus. Finalement vous achetez l'assurance-vie et votre serviteur repart fier de sa carambouille avec vos hippocampes pour son aquarium.

    Une fois rentré, à Zottegem, son bourg natal, patrie de Lamoral, comte d'Egmont qui perdit tôt la vie à 48 ans consécutivement à un accident. Dans le soir brumeux notre camelot, au chaud, en peignoir matelassé et en charentaises, rit d'aise, car sa maîtresse Rita, l'amuse.

  • PAUL ou LA RESSEMBLANCE

     Louvois1.jpgLe 4 août 1834, M. le marquis de Louvois arrivait en calèche dans les Pyrénées. Sur le siège de sa voiture était assis un jeune domestique dont l' histoire antérieure ne tiendra pas beaucoup de place. Paul est le fils d'un marchand de bestiaux très peu favorisé par la fortune, et le frère de neuf autres enfants qui déciment, chacun pour leur part, les fruits chanceux du petit commerce paternel. Paul s'était par conséquent trouvé trop heureux d'entrer au service de M. de Louvois, et cela se conçoit à merveille quand on connaît son maître. La voiture suivait depuis quelque temps cette route inégale qui chemine sur la route de la riante vallée d'Argelez, et d'où l'œil s'égare à plaisir, en remontant le cours des eaux, à travers des massifs d'arbres touffus, parmi lesquels se dressent quelquefois les ruines d'une vieille tour féodale, aussi fameuse par ses traditions que pittoresque par son aspect. Au loin, quelques espaces d'un blanc lisse et resplendissant se détachent ça et là sur le fond obscur et mobile de la plus magnifique végétation; une flèche pointue perce les cimes arrondies et vous devinez un village presque entièrement voilé de la richesse de ses ombrages, comme d'un rideau de verdure. Ainsi s'acheminait, sous le fouet retentissant du postillon, la calèche de M. le marquis de Louvois, quand elle dépassa pour la dernière fois le bon vieillard à cheval, qui semblait s'efforcer de l'accompagner, et dont l'émulation hors de propos inquiétait sans doute la sensibilité de notre noble voyageur. Enfin, c'en était fait : ni l'homme ni sa monture n'avaient reparu dès lors jusqu'au relais de Pierrefitte; et M. de Louvois, délivré du souci de cette lutte inégale, s'empressa de demander des chevaux. Les chevaux manquent rarement au relais de Pierrefitte, mais la route y manque souvent quand les eaux du gave de Cauterets, grossies par un violent orage, se débordent avec fureur dans la plaine; et le 4 août 1834 était un de ces jours-là. Il fallait coucher à la poste de Pierrefitte, ce qui est une des extrémités les plus fâcheuses auxquelles puisse être réduit le touriste des Pyrénées, depuis les rives du Tet jusqu'à celles de la Nivette. M. de Louvois se résigna, et porta aussi loin que possible le courage de sa position. Malgré la mauvaise apparence des mets, il se résolut à souper.

    A l'extrémité de la longue table où il s'était placé on vint apporter un second rouvert, et un vieillard ne tarda pas à s'asseoir après un salut modeste ; c'était 1e cavalier présomptueux qui avait entrepris, une heure auparavant, de mettre son coursier fatigué au train d'un attelage fringant, circonstance dont l'attention de M. de Louvois avait été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui les yeux et c'était un simple mouvement de curiosité; il les y reporta plusieurs fois, et c'était l'effet d'un mouvement d'intérêt et de sympathie, Cet homme avait une figure noble e douce; des cheveux blancs, mais fournis, ombrageait sa tête respectable, son regard, que M. de Louvois rencontrait souvent, paraissait animé d'une expression peu commune; et les larmes involontaires qu'il roulait quelquefois trahissaient une peine intérieure qui demandait à se répandre, La conversation» ne tarda pas à s'établir et d'en amener l'occasion.

    - vous avez dû vous étonner, monsieur, dit le vieillard, de me voir tout a l'heure si obstiné à vous suivre, et cette ambition, si déplacée à mon âge, peut vous avoir donné une mauvaise opinion de mon jugement?

    - Non, en vérité, répondit M. de Louvois; j'ai seulement supposé que ma rencontre, prévue ou non, ne vous était pas tout à fait indifférente, et que vous aviez quelque communication à me faire.

    - Il le faut bien, si vous m'y autorisez, répliqua le vieux voyageur; mais comment expliquer cela? Mon seul dessein était d'attirer l'attention d'un jeune domestique assis devant votre voiture et qui ne paraît pas me reconnaître. Il n'est que trop probable au reste, ajouta-t-il en étouffant un sanglot, et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme, que nous nous sommes vus tous deux aujourd'hui pour la première fois. Oserais-je vous demander s'il est depuis longtemps à votre service?

    - Depuis deux ans, dit M. Louvois, et je le connais depuis son enfance; je l'ai reçu de sa famille.

    - De sa famille, répéta le vieillard. A ce mot, il éleva les yeux au ciel, et ses larmes s'échappèrent en abondance.

    - Parlez, parlez ! s'écria M. de Louvois. Je ne comprends rien encore à ce mystère; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de vous. consoler ; j'y parviendrai peut-être.

    Un soupir qui exprimait le doute, une inclination de tête qui exprimait la reconnaissance, furent d'abord sa seule réponse.

    - Vous le permettez donc, reprit-il enfin, et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Le trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'hui ne me laisse pas la force de me décider moi-même entre ce qu'il faut croire et ce qu'il faut nier. ·

    -Je m'appelle Despin, je suis maire de la petite ville de Gaujac, où M. le comte de Marcellus a un château. J'étais, il y a quatre mois tout au plus, aussi heureux qu'on peut l'être sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune, ma femme et moi, c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance, et pour faire un peu de bien autour de soi, quand on a des goûts simples et qu'on vit sans ambition. Toute la nôtre était de laisser avec un nom honnête, l'agréable indépendance dont nous avions, oui, à un fils unique âgé, de vingt-deux ans, qui récompensait nos soins par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a enlevé; là finit notre bonheur. Nous avions vécu trop longtemps.

    Et de nouvelles larmes interrompirent M. Despin. Après un moment de silence. il continua :

    -Une pierre surmontée d'une croix, voilà tout ce qui nous reste de lui 1 Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent pendant les courts moments de sommeil que le ciel accordait à mes yeux fatigués, ma vieille femme se dérobait de mon lit pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de son fils. Dernièrement, par une nuit froide et humide, je m'aperçus de son absence et je me relevai pour la chercher ou plutôt pour la trouver, car je savais bien où elle était. Cependant, elle ne répondit point à ma voix, et j'arrivai jusqu'à la place où avait été creusée mais avant de l'apercevoir. Elle y était couchée, immobile, sans connaissance. Je crus un moment, hélas ! qu'elle était morte aussi. Le mouvement de mon ,départ avait réveillé quelques domestiques qui me suivaient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison, un autre me soutint pour y revenir. Je n'avais pas encore tout perdu : elle était rendue à la vie. On nous laissa. La physionomie de ma femme était extrêmement animée. Ses yeux brillaient d'une lumière étrange que je n'y avais pas remarquée jusque-là.

    - Notre fils n'est peut-être pas mort, dit-elle en me pressant la main; peut-être sa fosse est vide ?

    Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.

    Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.

    - Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne qui veut qu'on la croie, tu connais ma dévotion à la· Sainte Vierge, et combien j'ai toujours redouté de I'offenser. Eh bien! j'ai osé compter sur sa protection dans le malheur qui nous accable, et tout m'annonce que ses divines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà vue deux fois.

    - Grand Dieu, m'écriai-je, qui penses-tu donc avoir vu?

    - Elle-même, reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat dont elle est entourée qui m'avait privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout à l'heure au cimetière; mais ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que si je les entendais à l'instant. Tu m'as priée, m'a-t-elle dit; je viens à ceux qui prient dans la sincérité de leur cœur. Elle envoie ton mari vers la montagne ; il y reverra l'enfant que vous avez perdu.

    Qu'auriez-vous fait à ma place, monsieur?

    Je partis quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu, et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une certitude qui n'avait point gagné mon âme. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, et je devais partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin...

    - Eh bien! monsieur Despin, ce matin?...

    - Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siège de votre voiture ; mais il ne m'a pas reconnu. l

    - Paul, votre fils, dites-vous?

    - C'est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi; mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnaisse pas, et j'en ignore la raison, Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler pendant quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me suis; informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S'il arrivait à Gaujac, tant le monde le reconnaîtrait. Te le reconnais si bien, moi, qui ne peux pas m'y tromper, moi qui suis son père, mais il ne me reconnaît point.

    Les larmes de M. Despin recommencèrent à couler, et il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudés et la tête appuyée sur ses mains.

    M. de Louvois était profondément ému. - Croyez, dit-il au vieillard, croyez, monsieur, que je voudrais pouvoir prolonger l'erreur qui a suspendu un moment vos afflictions, s'il dépendait de moi de l'entretenir sans manquer ' la vérité. Un incroyable hasard l'a produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir. .

    - Vous êtes plus capable que vous, ne l'imaginez, monsieur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois un regard suppliant. Vous vous étonnez de mes paroles, et je le conçois, mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître, Il est pas mon fils, je le crois; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperait celui de sa mère. N'est-il pas le fils ~qu’une céleste protection lui a rendu? Je lui offre une mère, un père dévoué à son bonheur; je lui offre tout mon bien dont je suis prêt à signer la donation. M. le comte de Marcellus ne refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit : il n'appartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affection facile à contenter, et qui ne demande que de l'action; il était pauvre, il sera riche; il servait, il sera servi; votre bonté pourvoira sans doute à son bonheur, Nous y suppléerons par notre tendresse: nous serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons. aimé dans un autre, et on est toujours aimé quand on aime. C'était là, toute l’annonce, le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables miracles; il a voulu réparer envers votre Paul un tort du hasard, envers nous un tort de la nature qui vous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune, et Ies parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que cela soit ainsi? Oh ne me refusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui! Les grands de la terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel. Je n'ai plus qu'a mourir si vous me rebutez.

    En prononçant ces dernières paroles, M. Despin pressait les mains dans celles de M. de Louvois et les mouillait de ses pleurs.

    La nuit s'était écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvait douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul, tout habillé, dormait paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva, remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avait parlé, accompagné d'un dédit de la somme· de dix mille francs, payable au cas où cette épreuve ne réussirait pas à la satisfaction de toutes les parties, et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation paraissait dépendre sa vie, par une inclination respectueuse. et par un regard suppliant. Le mouvement qui se faisait dans la chambre avait réveillé Paul; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir las été plus diligent.

    - Reste, lui dit M. de Louvois, et assieds-toi pour m' écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter, continua-t-il en souriant, l’histoire de l'homme que la fortune vint surprendre dans son .Iit, et tu n'imaginerais peut-être pas que ce fût la tienne. li n'y a cependant rien de plus vrai. un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche ! En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en serais pas surpris. On me prédit cette destinée depuis I'enfance et il y a quelques jours qu'on me l'annonçait en Auvergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s’arrêtât pour déjeuner dans une misérable auberge des montagnes, où des gendarmes arrivèrent presque en même temps, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisaient à la prison du chef-lieu, et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'était pas une sorcière du commun, et on voyait bien à ses airs de dignité

    - Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne qui veut qu'on la croie, tu connais ma dévotion à la· Sainte Vierge, et combien j'ai toujours redouté de I'offenser. Eh bien! j'ai osé compter sur sa protection dans le malheur qui nous accable, et tout m'annonce que ses divines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà vue deux fois.

    - Grand Dieu, m'écriai-je, qui penses-tu donc avoir vu?

    - Elle-même, reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat dont elle est entourée qui m'avait privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout à l'heure au cimetière; mais ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que si je les entendais à l'instant. Tu m'as priée, m'a-t-elle dit; je viens à ceux qui prient dans la sincérité de leur cœur. Elle envoie ton mari vers la montagne ; il y reverra l'enfant que vous avez perdu.

    Qu'auriez-vous fait à ma place, monsieur?

    Je partis quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu, et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une certitude qui n'avait point gagné mon âme. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, et je devais partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin...

    - Eh bien! monsieur Despin, ce matin?...

    - Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siège de votre voiture ; mais il ne m'a pas reconnu. l

    - Paul, votre fils, dites-vous?

    - C'est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi; mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon fils, quoiqu'il ne me reconnaisse pas, et j'en ignore la raison, Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler pendant quelque temps dans la cour de l'auberge. C'est mon fils. Je me suis; informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. Il a le son de sa voix. il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S'il arrivait à Gaujac, tant le monde le reconnaîtrait. Te le reconnais si bien, moi, qui ne peux pas m'y tromper, moi qui suis son père, mais il ne me reconnaît point.

    Les larmes de M. Despin recommencèrent à couler, et il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudés et la tête appuyée sur ses mains.

    M. de Louvois était profondément ému. - Croyez, dit-il au vieillard, croyez, monsieur, que je voudrais pouvoir prolonger l'erreur qui a suspendu un moment vos afflictions, s'il dépendait de moi de l'entretenir sans manquer ' la vérité. Un incroyable hasard l'a produite, et je ne sais s'il n'est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir. .

    - Vous êtes plus capable que vous, ne l'imaginez, monsieur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur.M. de Louvois un regard suppliant. Vous vous étonnez de mes paroles, et je le conçois, mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître, Il est pas mon fils, je le crois; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperait celui de sa mère. N'est-il pas le fils ~qu’une céleste protection lui a rendu? Je lui offre une mère, un père dévoué à son bonheur; je lui offre tout mon bien dont je suis prêt à signer la donation. M. le comte de Marcellus ne refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit : il n'appartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affection facile à contenter, et qui ne demande que de l'action; il était pauvre, il sera riche; il servait, il sera servi; votre bonté pourvoira sans doute à son bonheur, Nous y suppléerons par notre tendresse: nous serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons. aimé dans un autre, et on est toujours aimé quand on aime. C'était là, toute l’annonce, le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables miracles; il a voulu réparer envers votre Paul un tort du hasard, envers nous un tort de la nature qui vous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune, et Ies parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que cela soit ainsi? Oh ne me refusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui! Les grands de la terre peuvent compatir sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel. Je n'ai plus qu'a mourir si vous me rebutez.

    En prononçant ces dernières paroles, M. Despin pressait les mains dans celles de M. de Louvois et les mouillait de ses pleurs.

    La nuit s'était écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvait douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul, tout habillé, dormait paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva, remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avait parlé, accompagné d'un dédit de la somme· de dix mille francs, payable au cas où cette épreuve ne réussirait pas à la satisfaction de toutes les parties, et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation paraissait dépendre sa vie, par une inclination respectueuse. et par un regard suppliant. Le mouvement qui se faisait dans la chambre avait réveillé Paul; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir las été plus diligent.

    - Reste, lui dit M. de Louvois, et assieds-toi pour m' écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter, continua-t-il en souriant, l'histoirede l'homme que la fortune vint surprendre dans son .Iit, et tu n'imaginerais peut-être pas que ce fût la tienne. li n'y a cependant rien de plus vrai. un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche !

    - En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en serais pas surpris. On me prédit cette destinée depuis I'enfance , et il y a quelques jours qu'on me l'annonçait en Auvergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s’arrêtât pour déjeuner dans une misérable auberge des montagnes, où des gendarmes arrivèrent presque en même temps, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisaient à la prison du chef-lieu, et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'était pas une sorcière du commun, et on voyait bien à ses airs de dignité

    .qu’elle croyait à son art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, que je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa main sèche et nerveuse et qu'elle me força, par un dur regard de ses yeux noirs, à la déployer devant elle. Quant à moi, je détournai les miens, tant elle me faisait peur à voir.

    - Oh ! oh ! voici du nouveau, dit-elle avec une voix rauque en grommelant entre ses dents ; vous conviendrait-il, mon fils, d'avoir de bons champs en plein rapport, de bons prés qui verdoient au soleil. de bons troupeaux de. moutons prêts à tondre, deux ou trois douzaines de bonnes vaches laitières, et autant de veaux qui bondissent à l'entour , une maison · de campagne qui rit au midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisseur d'un beau verger, ployant sous le poids des fruits mûrs ·, Vous plairait-il de vous délasser, Je temps en temps à la ville, du soin de vos grasses métairies dans un bon fauteuil de velours d'Utrecht à longues raies, au premier étage d'une maison spacieuse et en bon état qui vous appartient ; aussi près qu'il ·vous plaira d'un balcon chargé de rieurs qui donne sur la grande place, et d'y attendre indolemment l'heure d'un excellent repas en lisant votre journal, si le journal vous amuse ? . :

    Je ne pus me défendre de sourire, car ce genre de vie qu'elle me proposait était assez de mon goût. ·

    - Vous serez juste rentrer dans les Pyrénées, ajouta-t-elle en repoussant ma main avec une méprisante colère, que cette fortune vous aura été offerte, et que vous l'aurez refusée.

    Je ne compris pas trop comment cela pourrait se faire, et j'attachais si peu d'importance à la prédiction de cette aventurière, que je n'y ai pas songé depuis.

    La coïncidence de ces deux mystérieux événements frappa M. de Louvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des apparences, qu'il ne s'étonne d’être obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de réflexion, il fit part à M. Paul de ce qui s'était passé la veille entre lui et M. Despin, et ouvrit sous ses yeux l'acte formel qui n'attendait plus que sa signature. Il le quitta ensuite pour laisser un libre cours à ses réflexions. L'affaire en valait la peine, .

    Pendant que tout ceci se passait au méchant cabaret de Pierrefitte, le ciel s'était éclairci ; les eaux turbulentes du gave étaient rentrées dans leur lit, et 186 chevaux du relais, délassées par un long loisir, piaffaient à la porte, sur les pavés de granit sonore, comme des chevaux de bataille ; le maréchal du pays cherchait à dégager adroitement quelque vis de son écrou, pour avoir un prétexte à le resserrer, et M. de Louvois se préparait à partir. Un quart d'heure s'était à peine écoulé, quand Paul entra chez son maître, d'un air modeste et cependant résolu.

    M. de Louvois le regarda fixement.

    - Eh bien ! dit-il en riant, est-ce à M. Despin fils que j'ai l'avantage de parler?

    Non, monsieur le marquis, répondit Paul ; c'est à Paul qui était votre domestique hier, qui l'est aujourd'hui, et qui n'a d'autre ambition que lie l'être toujours, si vous êtes content de ses services.

    As tu bien réfléchi ? reprit, de Louvois étonné.

    Je réfléchirais dix ans sans changer de détermination.

    M.de Louvois paraissant disposé à lui accorder une attention sérieuse, il continua : Je suis extrêmement touché , dit-il, du malheur de cette famille, et je voudrais pouvoir lui procurer quelque soulagement. C'est un devoir que j'aimerais à accomplir, s'il s'accordait avec les miens, et je n'aurais pas besoin d'y être porté par mon intérêt; mais ce que demande ce bon vieillard, monsieur, je suis incapable de le lui donner : il cherche un fils, et j'ai un père. C'est à mon père que je dois la tendresse et les soins d'un fils, et le cœur d'un fils n'est pas à renchère. L'honnête homme qui a voulu m'enrichir a des droits à ma reconnaissance ; je ne peux rien lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame appartiennent à cet autre vieillard qui m'a nourri, qui in a élevé du produit de son travail, qui m'a réchauffé sur son sein quand j'avais froid, qui a pleuré sur mon berceau quand j'étais malade, qui a fondé sur ma bonne conduite dernière reconnaissance, dernier espoir de ses vieux jours. Croyez vous qu'il survivrait à l'idée que j'ai vendu son nom pour de l'argent, que j'ai renoncé à me souvenir de ses embrassements et de ses conseils, que j'ai.renié mes neuf frères comme un traître et comme un maudit, pour me livrer, sans gêne aux douceurs de la paresse?

    Vous me direz sans doute, monsieur, que mon nouvel état me permettrait de lui faire quelque bien, que M. Despin lui- même ne blâmerait pas cet emploi de mon superflu, et qu'il y aurait moyen de racheter à ce prix devant les hommes mon ingratitude et ma lâcheté; mais qui me justifierait devant ma propre conscience? II faudrait d'ailleurs que mon père voulût accepter cette indemnité honteuse, et je le connais assez pour être sûr qu'il la repousserait avec indignation. A quel propos, s'écriait-il, M. Despin fils, de Gaujac, qui m'est inconnu, vient-il me gratifier de ses aumônes ? Qui les lui a demandées ? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma pauvreté? Je ,'ai eu besoin de recourir à lui pour fournir à l'entretien de mes neuf enfants ; pour les élever dans la crainte de Dieu, et dans I'amour de leur famille et de leur pays? Si M. Despin fils est trop riche, s'il est tourmenté .par quelque remords qui l'oblige à répandre son superflu eu œuvres de charité, qu'il regarde autour de lui. Ne connaît-il point de peines à soulager dans son village, et peut-être parmi ses plus proches voisins ? Car je serais devenu aussi étranger à mes souvenirs, à mes amitiés d'enfance, à ma patrie qu'à mon père l Je recommencerais une vie nouvelle, la vie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime; et si elle était abrégée par la honte, par le chagrin, par les plaisirs même auxquels je me livrerais pour m'étourdir, laisserais-je les regrets que M. Despin fils a laissés? Pensez vous, monsieur, que mon véritable père, insensible à l'abandon que j'aurais fait de sa vieillesse, irait courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance? Ah ! il l'éviterait plutôt, n'en doutez pas; car elle ne lui rappellerait que mon avarice, ma bassesse et mon indignité I Non, monsieur, je ne changerai pas d'état, je ne changerai pas de fortune, parce que je ne veux pas changer de nom, parce que je ne veux pas changer de famille. Je resterai pauvre, mais je resterai le fils de mon père, et je conserverai le droit de l'embrasser sans· rougir: cela vaut mieux que de l'argent.

    - Va régler les comptes, va, mon enfant, lui dit M. de Louvois en se détournant pour cacher son émotion. Un quart d'heure après, le fouet du postillon frappa l'air à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge. Elle sortit. Paul était assis sur le siège, comme la veille.

    Un homme attentif à ce qui se passait dans cette maison, et qui errait tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour convaincre ses yeux d'un nouveau malheur qu'il n'avait pas prévu. Tout venait d'être perdu pour lui, jusqu'à l'espérance ; il avait vu mourir son fils pour la seconde fois, Paul était parti. Despin tomba comme foudroyé sur le lit où il n'avait point dormi, et quand un valet de l'auberge lui remit la triste lettre d'adieu de M. de Louvois, il ne fit qu'y jeter un regard sombre et abattu, car il connaissait déjà son arrêt. Oh l de quelle force a-t-il dû s'armer pour regagner sa maison 1 Comment s'est-il présenté à sa femme, si impatiente de son retour et cependant si assurée du résultat de son voyage ? Quel récit lui a-t-il fait de ces espérances d'un moment changées en deuil éternel? La religion seule peut expliquer la résignation du cœur dans de si cruelles épreuves et aux angoisses qui se conçoivent à peine, et qui ne se décrivent pas.

    Charles Nodier

     

     

  • sur la génération du rythme

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    Si on me demande qui c'est Burroughs ou Warhol, qui suis de la génération censée admirer ces deux personnages. Moi qui ne m'intéresse pour la plupart du temps qu'à l'histoire et aux techniques. Mes premières pensées vont de la machine à calculer jusqu'au barbouilleur catholique tchèque, Tous deux tayloristes, en somme, l'un à démolir l’oeuvre de Papa par des excès de la «conscience » agrémentés de thèmes sulfureux, bien sur, quoi d'autre à propos de « queer » et de « junkies, termes fort défectifs en Anglais. Tu dirais « cette tapette est au cheval », pardon, excusez moi, « Ce gay à un léger problème d'addiction » que ce serait pareil. C'est sur qu'avec l'argent de Papa, çà devait être de la bonne. Enfin, la triste saga des puînés qui s'ennuient n'a pas encore finie. Admirable exemple pour les pauvres garçons qu'on rencontre à moitié morts dans la rue. Tandis que l'autre reproduit des starlettes et des boites de soupe à la chaîne, d’où son père sortait sans doute, attends, je vais voir. Oui, fils de mineur, immigré de la première génération d'une petite ville non pas allemande mais slovaque, produit d'un monde qui nous intéresse particulièrement aujourd'hui, dans ces régions, qui ont repris l'histoire que la papauté et l'orthodoxie leur avait apprise de façon si sanglante par les Habsbourg et les Tsars. Pas catholique romain comme je l'avais cru jusque là mais bien catholique byzantin de rite orientale. Il reconnaissent Rome, en somme, après s’être fait niquer par les Habsbourg et par un peu tout le voisinage car ils sont peu nombreux, on appelle cette formation à la fois ethnique, langagière et religieuse, les Lemko, qui parle russien. Il en reste plus ou moins 65.000 en Slovaquie, en Pologne et en Ukraine. Enfin voilà deux origines multimillionnaire et prolétarienne, le Taylorisme même dans leur représentation, qui se font littéralement des lèches sur la place publique. Moi ce genre, c'est pas mon truc. Toute cette complaisance, cette facilité, cette moquerie de la vie comme système ont finalement par ricochet, fait bien des victimes « culturelles » de leur vanités et de leurs vices. Cet algèbre du besoin tourne vite à la salle de bain par laquelle ils sont entrés et sortis, amertume d'un devenir, échec d'un destin. Tout ce qu'un étudiant de Harvard peut tirer de sa fantaisie, dans les années 30, par des moments expressionnistes hérités du délire des parnassiens et des symbolistes auquel bien sur, on s'identifie. Et les doutes qu'on a sur soi finissent par déteindre sur les autres. A Harvard, les pieds dans les chaussons, c'est possible aussi. Parles moi de Faulkner ou d'Hemingway, mais moi, ces compliqués de la braguette m'emmerde. Voilà ce qui restera,entre autres, dans les annales de la littérature américaine, comme des avatars séculaires des romantiques.


    Si tu souhaites une version plus consensuelle, je m’évertuerais. Merci

  • Burroughs Warhol, Extrait

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    Burroughs : Cocteau faisait durer cette fête . Il s'allongerait, enlevait ses vêtements et éjaculait spontanément. Même au cours de ses années cinquante. Il était couché là, sa bite commençait à secouer et il partait. Genre truc de film qu'il avait.

    Bockris : Comment il a fait çà ? As-tu déjà éjaculer seulement à partir du mental ?

    Burroughs : Oh, plusieurs fois. C'est juste une question de recevoir une image sexuelle assez convaincante.

    Warhol : Quel âge avait-tu quand tu as eu tes premiers rapports sexuels ?

    Burroughs : Seize. Au pensionnat à Los Alamos, à l'École de Ranch où ils ont fait plus tard la bombe atomique.

    Warhol : Avec qui ?

    Burroughs : Avec ce garçon dans la couchette suivante.

    Warhol : qu'a-t-il fait ?

    Burroughs : masturbation réciproque. Mais pendant la guerre cette école, qui était en haut sur la mesa là 50 kilomètres au nord de Santa Fe, a été reprise par l'armée. C'est où ils ont fait la bombe atomique. Oppenheimer était parti là-bas pour sa santé et il descendait dans un ranch typique de cet endroit et a dit, “Bien, c'est l'endroit idéal.” Cela semble si juste et approprié d'une manière ou d'une autre que je devrais être allé à l'école là. Los Alamos l'École de Ranch était un de ces pensionnats où chacun était obligé de chevaucher. Maudits chevaux, je les déteste. J'avais le problème de sinus et j'étais allé à Nouveau-Mexique pour ma santé pendant les vacances d'été et ensuite ma famille a contacté le directeur, A. J. Connell, qui était un Unitarien et croyait beaucoup à la réflexion positive et je suis rester là, deux ans. C'est survenu dans le dormant d’une véranda en 1929.

    Warhol: C’était comment! Était-ce vraiment comme une explosion ?

    Burroughs : je ne m'en souviens pas depuis si longtemps.

    Warhol : je crois que j'avais vingt-cinq ans où j'ai d'abord eu des rapports sexuels, mais la première fois que j'ai été au courant du sexe était sous les escaliers dans Northside, Pittsburgh. Un garçon bizarre en suçant un autre. Je n'ai jamais compris ce que çà signifiait

    Burroughs : Quoi ?

    Warhol : T’étais assis là à regarder et comment c’est arrivé ?

    Burroughs : Oh je ne sais pas, beaucoup de mots ça et là …


    (*) Le médiateur est Victor Bockris, biographe d’artiste.

    Warhol lui avait dit ce que vous me disiez Christiane : “Andy nous avait dit à propos des interviews: N’ayez jamais de questions à l’avance, comportez vous comme dans un cocktail ”