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31/08/2011

Voilà pourquoi vous ne trouverez pas le sens de la vie


On peut admirer la notion bien inadéquate de l'homme qui cherche un sens à l'existence comme on pourrait admirer le neurologue autrichien défunt Viktor Frankl qui interpréta d'une manière clinique l'horrible expérience d'Auschwitz. Et qu'en est-il de l'homme qui se qualifie à rechercher un sens, quelle qu'il soit ? Le dramaturge allemand Bertolt Brecht nous a prévenus dans l'Opéra de Quatre Sous
Ja, renne nach dem Gluck
Doch renne nicht zu sehr
Denn alle rennen nach dem Gluck
Das Gluck lauft hinterher.

(Oui, cours derrière la joie, mais ne cours pas trop vite, parce que tandis que tout le monde lui cours après, elle traîne en suivant quelque part derrière eux). Brecht (1898-1956) était le genre de type à dire du mal du nihilisme, c'est certain mais il avait un bon argument. Il y a quelque chose de pervers à chercher, c'est que nous n'aimons notre vie et que nous voudrions connaître quelque de différent. C'est çà, pour commencer, nous n'aimons pas la vie, nous voilà bien embêtés. Soren Kierkegaard, philosophe, théologien et auteur religieux danois portraiturait son chevalier de la foi comme le genre de gars qui appréciait le bœuf en daube du dimanche. Substituez y ce que vous voudrez, mais si on n'est pas content avec çà, alors… qu'aviez vous donc dans la tête ? Les gens ont de bonnes raisons de regarder la vie de travers car elle contient une belle grosse fuite bien luisante c'est que nous allons tous mourir et que nous deviendrons vieux, malades et fragiles avant d'y passer et tout le bric-à-brac que nous avons accumulé notre vie durant échoira à d'autres gens, si cela ne passe pas directement à la poubelle, et que toutes ces touches de décor dont nous avons joliment cru devoir ajouter à nos personnalités disparaîtront aussi, le numéro de bravoure, l'art du macramé, notre talent pour le ukulélé et la familiarité avec la filmographie de Marcel Carné. Naturellement, ces exemples rendent le problème trivial mais quand nous cherchons sérieusement, nous voilà en train d'inventer d'héroïques effort pour inventer notre identité. C'était un des passe-temps favoris des intellectuels du XX° siècle.

Jean-Paul Sartre, le sage et l'auto caricature éventuelle de l'Existentialisme, enseigna que l'existence de l'homme précède son essence et que dès lors, il peut l'inventer, cette existence, un peu comme çà lui plait. L'argument ne manque pas de sottise mais il a une profonde influence. Il réagissait au conseil de Martin Heidegger ( l'existentialiste allemand chez qui Sartre puisa le plus gros de sa métaphysique). Heidegger nous disait que notre "Etre" est en réalité un "être à la mort". Notre vie va finir et est formée par cette certitude. Franz Kafka le dit plus clairement " le sens de la vie, c'est qu'elle finit". Heidegger (1889-1976) pensait que le seul sens authentique c'est de s'immerger dans les conditions spécifiques de l'époque, ce qui signifiait rejoindre le parti nazi, çà n'a pas trop bien marché et après la guerre, chacun devint existentialiste uniquement pour soi et trouva la chance de s'inventer une identité en accord avec ses goûts. Peu d'entre nous lisons Sartre de nos jours et peut-être, pour la plupart le regrettons-nous ? Et moins encore l'impénétrable Heidegger. Mais la plupart restent encore, sans conteste, les esclaves intellectuels de l'existentialisme du XX° siècle. Nous voulons inventer nos propres identités ce qui implique de faire quelque chose l'unique. Conséquences cataclysmiques pour les arts. Pour etre spécial, un artiste doit créer un style unique cela veut dire autant de styles que d'artistes. Jadis, ils étaient éduqués dans leurs cultures respectives, ainsi des milliers d'artistes, peintres et musiciens illustrèrent les autels et composèrent de la musique pour la messe du dimanche et pour l'édification des croyants ordinaires. De ces cultures, subsistèrent quelques artistes tels Raphaël ou Bach. Aujourd'hui, les artistes sérieux s'inscrivent de manière à valider leurs propres inventions tout en infligeant aux étudiants la même sorte de misère. Quand ils arrivent vers le milieu de leur age, ils commencent à comprendre qu'ils n'ont pas trouvé le sens de la vie. En fait, ils n'aiment même pas ce qu'ils font, mais leur manque de crédit professionnel les empêchent de faire autre chose alors ils continuent à le faire. Le grand art de la Renaissance et du Baroque centré sur les églises et le théâtre a disparu. On ne peut demander au plus grand nombre d'assimiler un style nouveau pour chaque artiste ( ni de les critiquer, mais ils le prétendent quand même). Le genre qui parle à tout le monde est celui de la culture populaire, ce n'est pas ce qu'il y a de pire. Beaucoup de gens font des efforts héroïques pour atteindre à un but pour le quel ils n'étaient pas destinés et finissent par se contenter de leurs petites joies kierkegaardiennes du dimanche. Par exemple d'une tenure universitaire. Mais aucune destinée n'est plus déprimante, pour un artiste, qui travaille vraiment à inventer un style nouveau et à obtenir sa reconnaissance. Il se souvient du Roi de Nemi, le prêtre de Diane à Nemi, qui si on en croit Ovide, obtint son office par le meurtre de son prédécesseur et qui, à son tour, sera tué par son éventuel successeur. L'inventeur d'un véritable nouveau style s'est couper du passé et sera retranché du futur par les nouveaux protagonistes inventeurs d'un style unique et individuel. Une chose pire encore que de chercher en vain le sens de la vie, au vingtième siècle, est de l'avoir trouver, surtout pour l'acteur. Jeune rebelle déjà âgé. Comme ils ne sont pas arrivé à mourir jeune, rebelles de l'avenir et du passé, par les merveilles de la découverte, ce qui peut leur arriver de mieux, c'est de disparaître. Ils sont dans la posture du prêtre de Diane, qui dort, un œil ouvert et l'épée à la main, en attendant le compétiteur qui viendra lui faire ce qu'il avait fait à l'autre gars qui l'avait précédé dans le boulot. Et si dans ce cas nous n'avons pas encore trouvé le sens de la vie, il faut bien dire qu'il nous est donner. La tradition, par elle-même, n'est pas une garantie de viabilité culturelle. La moitié de 6.700 langues parlées aujourd'hui le sont par des petites tribus de Nouvelle-Guinée, leur taux d'extinction est effrayant. La fragmentation des sociétés néolithiques peut disparaître en quelques années au contact de la modernité. Mais il existe des traditions qui ont survécu aux siècles et qui, souhaitons le, y survireront encore. Depuis l'épître de Gilgamesh, il y a 5.000 ans, notre quête n'est pas pour le sens mais pour l'immortalité. Comme le disent les dieux à Gilgamesh, tu ne peux trouver l'immortalité en la cherchant. Il faudra bien se contenter de la poule au pot. ./..

 

 

 

31/01/2011

Heidegger rendu kascher

 

En 2005, c'était l'année Sartre, centenaire du célèbre existentialiste, A Paris les libraires étaient noyés de publications commémoratives, Presque chaque journaux consacraient des pages spéciales à son propos. La toute nouvelle bibliothèque de France montait une exposition multimédia des souvenirs saillants de sa carrière ainsi que quelques rares séquences filmées de ses pièces, L'obligatoire CD d'entretiens oubliés stratégiquement placés près de la caisse et ainsi tenter la compulsion de l'aficionado et comme prévu, à l'étranger et en France d'innombrables conférences et colloques au long cours dévoués à son travail. Paradoxalement, personne n'avait l'air de savoir quoi dire, D'un coté, personne n'a dominé la vie intellectuelle de son siècle comme Jean-Paul Sartre, en fait, personne ne l'approcha. C'est là que réside le problème, Après tout, à l'exception de la poésie, il excella dans toutes les disciplines littéraires imaginables, traités de philosophie, nouvelles, histoires courtes, essais, théâtre, biographies et manifestes politiques. On parle encore aujourd'hui de beaucoup d'entre elles. A une époque de spécialisation obérant l'esprit, Sartre apparaissait comme un anachronisme bienvenu, un véritable homme de la renaissance. De plus, après la guerre, il hérita du manteau convenu de l'intellectuel engagé, vénérable tradition datant de Victor Hugo et d'Émile Zola. En 1961, il signa le manifeste des 121 protestant contre la brutalité de la guerre en Algérie en pressant les troupes françaises de déserter, il provoqua délibérément l'autorité politique française, Quand les conseillers de de Gaulle le pressèrent de mettre le philosophe gaffeur aux arrêts, de Gaule répondit avec emphase: «on n'arrête pas Voltaire!» Alors, comment faire pour le célébrer, son polymorphisme quintessencié, une figure qui, sans forfanterie, excella dans virtuellement toutes les entreprises qu'il engagea? Qui, en fait, est vraiment qualifié pour faire justice à ses résultats pluridisciplinaires, aux nombreuses facettes de son œuvre? Quand il vivait toujours, on pouvait, au moins, s'adresser successivement à chaque livre, traité ou article de manière sérielle, au moment ou elles apparaissaient, Sa mort nous a privé de cette règle de trois. Les possibilités d'évaluation donne le tournis et sont sans limites. Mais il existe une autre raison à l'inflation du centenaire. Parmi les intellectuels, avec l'atmosphère politique turbide d'aujourd'hui, le concept d'engagement de Sartre est devenu une source de mauvaise conscience. De plusieurs manières, il était ce que nous ne sommes pas et ce que nous ne pourrons, en étant réaliste, plus jamais devenir. Naturellement, il a commis d'ingrates erreurs dans son jugement politique, Jusqu'en 1973, il pouvait encore proclamer que l'échec de la révolution française venait du fait que les jacobins n'avaient pas accepté de tuer plus de monde. Un peu après, le soi-disant moment anti-totalitaire trouva ses marques parmi les écrivains français et les meneurs de l'opinion, Dissidence devint le nouveau mot de passe, Le style de militantisme de Sartre perdit rapidement de sa vogue, Une génération plus jeune firent un adieu sans fard aux tentations et aux illusions du gauchisme, Sartre représentait un héros de l'ego marxiste à vaincre pour faire en sorte que le libéralisme français puisse vivre, Plus tard, les intellectuels français se rappelèrent les injustices du néo-libéralisme, Ironiquement, ils n'avaient qu'eux-mêmes à blâmer.

Cette année, en France, c'est l'année Lévinas, Le philosophe français, né en Lituanie (1906-1995), mourut un peu avant son quatre vingt dixième. Il existe des faits quelques faits pervers à propos de la chronologie commémorative, Sous de nombreux aspects, Emmanuel Lévinas incarnait l' anti-Sartre. Comme l'auteur de l'Être et le Néant, il était amoureux de la culture allemande et comme Sartre, se voyait aussi comme un héritier de la méthode phénoménologique conçue par Edmund Husserl

et utilisée par Martin. Mais, c'est plus ou moins là ou les ressemblances cessent, Ce ne serait pas exagérer de décrire l'entière tentative de Lévinas comme une machine de guerre dirigée contre l'humanisme existentialiste sartrien, Avec Sartre, c'est l'en soi qui est la conscience, valeur conceptuelle originelle tiré du système archimédien. Inversement, pour Lévinas, c'est l'autre, autrui dans toute son étrangeté métaphysique sans apprêt. Bien que nés tout deux dans l'intervalle d'une année, l'anti sartrisme de Lévinas porte un caractère œdipien distinctif, La version sartrienne de existentialisme doit périr pour que celle de Lévinas vive. En fait, pour la génération de penseurs français arrivant à maturité dans les années quarante et cinquante, la présence de Sartre était tellement titanesque que d'égorger Sartre le père devint un rite de passage obligatoire. En dominant si complètement chaque champ de la quête littéraire, ses héritiers potentiels sentaient qu'ils manquaient de souffle. Tous, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, Michel Foucault, et les deux Jacques, Derrida et Lacan, à un moment ou à un autre tirèrent des explosifs textuels enduits de venin dans la direction du maitre. Sous le couvert de la «mort de l'auteur», les penseurs structuralistes, espéraient secrètement d'évincer rapidement Sartre. Lévinas n'était rien sinon une vocation tardive. Son œuvre majeure, Totalité et Infini, parut en 1961 quand il avait déjà 55 ans. Les acclamations du milieu philosophique arrivèrent encore plus tard. Pas avant 1980, quand Lévinas, septuagénaire, la France, sa patrie adoptive, prit l'illustre et prolifique immigrant sous son aile. La France avait une longue histoire d'accueil des intellectuels et des universitaires étrangers: Jean Piaget, Lévi-Strauss, Derrida et Julia Kristeva tous nés hors de France métropolitaine, Parfois, il leur fallu plus de temps pour être reconnu.

Dans le cas de Lévinas, les difficultés se trouvaient mêlées aux hasards de la biographie. Par plusieurs cotés, sa philosophie reflète son propre itinéraire distinct, marginal et pérenne, Dans sa jeunesse Lévinas et sa famille furent déplacé de sa ville natale de Kaunas vers l' Ukraine aux approches de la première guerre mondiale. Il y fréquenta l'école secondaire. Mais, la révolution bolchevique, et la guerre civile suivirent et il fut impossible de rester, Toute la famille retourna vers la Lituanie nouvellement indépendante ou elle espérait trouver finalement la tranquillité mais l'installation du nationalisme lituanien rendait les choses difficiles aux russophones tels les Lévinas. Alors, en 1923, la famille déménagea à nouveau, cette fois-ci vers Strasbourg ville française la plus proche de Kaunas. En 1923 s'inscrivit à l'université de Strasbourg, compléta une thèse sur Husserl en 1930. Mais, à la place de suivre une carrière universitaire, comme ses mentors l'en pressèrent au regard de ses talents philosophiques prodigieux, il prit un poste à l'alliance israélite universelle, une organisation chargée d'acculturer les Juifs d'Europe de l'est et de défendre les minorités juives. À la fin des années trente rejoignit l'armée française, La même année, son unité fut capturée durant l'ignominieuse «étrange défaite » rendue aux mais de l'armée allemande. La mauvaise fortune enferma Lévinas dans un camp de prisonniers pour le reste de la guerre, autre recul de ses aspirations vocationnelles en tant que philosophe mais pour lui, juif français né à l'étranger, les choses auraient pu tourner beaucoup plus mal. Après la guerre, il enseigna à l'école normale israélite orientale, une école préparatoire pour instituteurs juifs. Ce n'est qu'en 1961 qu'il termina la thèse de doctorat qui lui valut une position à l'université de Poitiers, En 1973, à l'age de 67 ans reçu une chaire à la Sorbonne, pinacle de la vie universitaire française. Trois ans plus tard, il prit sa retraite. Il obtint une reconnaissance tardivement et circonstancielle. Ses réalisations de philosophe sont considérables et il apportait une dimension éthique qui manquait tellement aux structuralistes. Dans les années 80, le structuralisme tomba de grâce. Les structuralistes et leurs héritiers tardifs, Foucault et Derrida s'étaient lancés dans une critique toujours plus large de la société, théorie humaniste plaçant l'homme au centre de ses analyses, en gardant à l'esprit un des textes de Sartre les plus lus d'après-guerre, «l'Existentialisme est un humanisme». Dans cette ordre de choses, Foucault prophétisa que l'homme allait bientôt balayé comme un dessin sur le sable effacé par la marée et qu'après çà, on se sentirait bien mieux. Dans les années 70 et 80, les intellectuels français, déchirés, désillusionnés par le communisme, abusés et déçus par la dissidence à l'est, découvrirent «les droits de l'homme»; A partir de là, cela devint la quadrature du cercle: on ne pouvait se poser en détracteur de l'humanisme tout en reprenant les couplets des droits de l'homme. Le rejet du paradigme anti humaniste prit de la cinétique quand les implications pro nazie de qu'il termina sa thèse de doctorat qui lui valut furent connues dans toute leur étendue. Puisque c'était les assauts radicaux de qu'il termina sa thèse de doctorat qui lui valut contre l'humanisme sartrien qui avait donné le ton et les munitions pour les attaques structuralistes ultérieures.

Dans son essai de 1941, «Souvenirs Métaphysiques», Heidegger déclare » l'histoire de l'être n'est ni l'histoire de l'homme ni celle des relations du surmoi au soi, l'histoire du moi est unique. En 46, cinq ans plus tard, il adresse une «Lettre sur l'humanisme» à un interlocuteur français ou il clame que le concept d'homme est le point d'entrée pour qui veut comprendre l'être. Cette lettre, manifeste anti sartrien radical deviendra par certain de ses aspects le texte fondateur de la philosophie française d'après guerre. L'anti cartésianisme résolu de Heidegger, son rejet du cogito comme point de départ de la philosophie, a permis aux intellectuels français d'échapper aux contraintes et aux limitations de leurs traditions intellectuelles indigènes, En somme, il a permis aux intellectuels français d'être moins nationaux. En France l'étoile de Heidegger se levait quand celle de Marx déclina. Elle séduisit les gauchistes désenchantés qui réalisaient tardivement que le futur radieux de l'Union Soviétique n'était pas celui qu'ils avaient espéré. Les disciples d'Heidegger en conclurent que le marxisme n'était pas la solution mais bien le problème. Ils limogèrent la doctrine marxiste du prolétariat comme une autre forme des échecs de l'humanisme occidental. La classe ouvrière n'était plus qu'une autre incarnation du «sujet métaphysique» dans son ensemble. Cette popularité grandissante exprimait à la paralysie politique et sociale largement ressentie sous la «dictature présidentielle»

(1958-1969) de Charles de Gaulle, justification pro vita sua pour une génération de penseurs français ayant abandonner les barricades pour les platitudes de la critique culturelle allemande des années 20. En vilipendant la subjectivité et la conscience, ce à quoi Sartre apportait du prix, les heideggériens français ont complètement inhibé la passivité politique invalidante du maitre dictée par l'idée que toute action humaine est finalement stérile. Si on en croit Heidegger, l'Être détermine tout, la contribution des hommes et des femmes est épiphénoménale, et pour la plupart du temps sans objet. Alors, la seule chose que nous pouvons faire, comme Heidegger le dit une fois, est d'attendre Dieu patiemment qui «peut nous aider». Quand les philosophes français remplacèrent imprudemment Marx par Heidegger, ils jetèrent simultanément l' émancipation humanisme à la poubelle, Ils échangèrent la liberté pour les «mystères» du «Soi» La philosophie de Heidegger trouve ses prédicats dans une critique radicale de la raison et de la métaphysique. Un jour, il observa que «la raison, glorifiée durant des siècles est l'adversaire la plus féroce de la pensée». Mais, en rejetant la raison, Heidegger et ses disciples français détruisirent le lien essentiel entre vision et émancipation. Socrate dicta que «la connaissance est vertu». En d'autres mots: l'intuition et la réflexion sont les clés d'une vie bien vécue. Comme Socrate le déclare, «une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue». Sans l'association entre vision, intuition et émancipation, ni la doctrine de Marx ni celle de Freud ne sont possibles et pour eux, comme pour Socrate, connaissance et liberté humaine sont coalescentes. En heiddegérien convalescent, Sartre comprit le problème mieux que personne, Il réalisa qu'une philosophie comme celle d'Heidegger, qui demande une obéissance sans questions à l'innommé, à d'autres puissances comme l'Être, les dieux, la foi etc. est une garantie d'aliénation humaine. Comme Sartre le remarque astucieusement, en prêchant la soumission et plus tard l'autoritarisme, une philosophie qui subordonne l'humain à ce qui est autre que l'homme a pour base et pour conséquence la haine, soit il est soit il est l'autre. Choisir la seconde doctrine fait simplement d'une victime le complice de son aliénation.

A la fin des années 80 le vide moral de la philosophie d'Heidegger se trouva pleinement exposée. Par dessus tout, elle manquait d'éthique. Pour ses disciples français, l'éthique avait semblé superflue, redondante de l'antique schéma de l'humanisme occidentale. L'éthique implique la notion de rédemption épouse du paradigme de la subjectivité, niée vigoureusement par les structuralistes et leurs alliés heideggériens qui cherchèrent fébrilement à la nier. Lévinas fournissait donc ce qu'ils cherchaient, une doctrine éthique solide consistante avec les prémisses de l'anti humanisme critique. Ainsi, le docent de Kaunas devint l'improbable sauveur d'une tradition fondée par un ancien nazi. Quel en était le bénéfice. Aucun, Les anti humanistes français régressent au regard de l'existentialisme sartrien. Sartre soutient que l'action humaine au monde a un sens. Contrairement à Heidegger, il croit sincèrement que le question de la liberté demeure. Sa œuvre constitue la méditation d'une vie sur la signification et les paramètres de cet impératif moral et existentiel fondamental. A la afin des années cinquante, Sartre réalise les contradictions du stoïcisme cartésien exposé dans l'Être et le Néant. Afin de la réduire, il se tourne vers l'histoire et le marxisme. On dit souvent que le dit des grands philosophes peut souvent se réduire à une phrase telle le «connais toi» de Socrate, le «je pense donc je suis», pour Hegel, «unité de la substance et du sujet», pour Kierkegaard, «la vérité est subjective» et pour Lévinas, ce serait «l'éthique comme philosophie première». En 1928 Lévinas se rendit à Fribourg pour étudier avec Husserl. Mais son enthousiasme pour l'auteur de « Philosophie et Rigueur Scientifique» fondit rapidement. A son point de vue Husserl, comme Descartes restait trop attachés au paradigme de l'ego ou «conscience» ce qui l'intéressait rassemblait les questions qui perfuse hors du champ de la conscience. Rapidement, il fut introduit auprès d'Heidegger et ses allégeances changèrent brusquement de direction. Comme Lévinas le dit «j'ai l'impression d'être allé à Fribourg en pensant visiter Husserl et j'ai trouvé Heidegger à la place, chez qui il rencontra une riche audace philosophique mal acceptée dans la pensée contemporaine. Avec Heidegger, la philosophie transcende l'auto référentiel confiné de la conscience et accède au plan de la vie et du monde. Il avait senti que la phénoménologie husserlienne resta attachée à l'aride rationalisme du néo kantisme régnant. Comme tel, elle restait étroitement focalisée sur la perception et le cognition. Avec Heidegger, au contraire, on parlait de quotidien, d'authenticité, d'historicité, de l'être au delà de la mort. Ce que Lévinas trouvait très stimulant comme une génération entière de jeunes allemands qui en entendant « La rumeur du roi caché» processionnèrent pour écouter ses cours. Afin d'éviter l' afflux d'étudiants par trop motivés, il donnait souvent la classe à sept heures du matin. Le jeune Lévinas se pensait heideggérien orthodoxe. Il assista au fameux débat de Davos entre Heidegger et Ernst Cassirer en applaudissant avec enthousiasme au triomphe de Heidegger. Pour beaucoup, c'était le passage du témoin d'un néo kantisme rassis à la forme vigoureuse d'existentialisme propre à Heidegger. Dans les années 30, Lévinas rédigeât plusieurs articles sortant des sentiers battus sur la philosophie d'Heidegger. Dans l'un d'eux, il s'enthousiasmait: « Personne qui s'intéresse la philosophie ne peut s'empêcher de déclarer, devant le corpus heideggérien, que l'originalité et la puissance de son effort, né du génie, se sont alliées la conscience, la méticulosité et à une solide élaboration.» Il venait de terminer sa dissertation sur la théorie de l'intuition de Husserl et projeta d'écrire un livre dur Heidegger. Son entrée au parti nazi, le premier mai 1933, changea tout. Heidegger avait succombé à l'illusion qu'il pourrait « guider le guide» (den Führer führen), qu'il pourrait jouer le philosophe roi du tyran résident de l'Allemagne, Adolphe Hitler. En ceci; il se montra plus royaliste que le roi en disant: «Ne laissez pas les doctrines et les idées régler votre être, le Führer et lui seul est le présent et l'avenir de l'Allemagne et sa loi.»Il réalisa rapidement son erreur: la révolution nazie n'était pas destinée à rendre le monde plus sur pour l'Être, comme il l'avait espéré. Néanmoins, il existe des erreurs politiques pou lesquelles un philosophe peut implorer le pardon, mais il y en a une autre, du genre impardonnable. Son enthousiasme pour la révolution brune, loyauté à laquelle il refusa de renoncer, d'une variété plus tardive. A la lumière de l'adhésion de Heidegger au nazisme, Lévinas se sentit obligé de réévaluer son heideggérianisme passionné. La problème ne résidait pas dans le fait qu'Heidegger, l'individu empirique soit devenu nazi mais il se sentait obligé de justifier son choix politique dans un idiome tiré de son propre style de philosophie de l'existence. Toute l'affaire suscite le sentiment d'une attitude schizophrénique de la part de Lévinas. D'une part, certains choix heideggériens, la critique du point de vue du sujet transcendantal gardait sa validité. De l'autre, la proximité d'Heidegger au nazisme lui donnait le sentiment simultané que cette philosophie était pourrie jusqu'à l'os. Lévinas tente de résoudre ou de travailler le problème par étapes. Dans «Réflexions sur la Philosophie de l'Hitlérisme» en 1934, il condamne le nazisme comme une forme de néo paganisme qui menace les traditions judéo-chrétiennes. Une de ses cibles fut Heidegger, qui avait renoncé au christianisme et resta un athée déclaré. Plus tard, son analyse s'affina dans une perspective plus complète entre le nazisme et la pensée occidentale en général. Après la guerre, la terrible révélation des camps de la mort, dans lesquelles la plupart de la famille étendue de Lévinas avait péri, lui fit reconsidérer la tradition occidentale dans son ensemble. Comment se fait-il, que la philosophie occidentale, malgré son sublime naturel et sa grandeur, soit resté impuissante à prévenir la manie génocidaire des nazis? Pensée d'autant plus infecte, que face à la réalisation du mal radical, l'occident n'a put que démontrer l'impuissance de sa compréhension. Ces réflexions l'amène à mettre en cause des pans entiers de la tradition philosophique occidentale. La question principale réside dans l'habitude immémoriale de la métaphysique à privilégier l'ontologie, l'étude de l'Être alors que l'essentiel, c'est l'éthique. En d'autres mots, les traditions philosophiques les plus intimes et précieuses se sont davantage souciées de l'Être, que des relations éthiques entre humains.

La maxime de sa maturité, «l'éthique avant la politique», cherchait un remède à la grossière injustice perpétrée le privilège occidental de la «raison théorique» sur le sujet moral. Déjà sous les grecs, l'occident s'est aventurer sur un sentier erroné. Il repose la question d'Athènes contre Jérusalem, de la philosophie contre la théologie. En optant pour Athènes, c'est à dire pour l'ontologie, l'occident, à son propre détriment, a dénaturé l'importance de la tradition biblique dans laquelle, la tradition mosaïque, les dix commandements et l'injonction christique d'aimer son prochain comme soi-même, trouvaient tout leur sens.

Il essaya, par sa conception éthique de redresser ce déséquilibre invasif et débilitant. Il découvrit une source nouvelle dans l'inspiration éthique des nouvelles de Dostoïevski, qui met en scène le pouvoir spirituel de l'amour ou caritas contre les effets de la raison instrumentalisante . Pour lui, l'éthique trouve son origine dans la demande de l'autre, autrui. Le pierre d'angle de sa maturité est l'idée de la «face» de l'autre. De son point de vue, la face de l'autre nous confronte à une quête morale infinie, antérieure à tout jugement intellectuel ou théorique. Il utilise une série de métaphores dramatiques quand il parle de nudité ou de destitution de l'autre qui fait qu'elle ou lui reste totalement à notre merci. Pour dramatiser notre dette à l'autre, essentiellement insatisfaisante, Lévinas cite fréquemment cette maxime incertaine des Frères Karamazov: « chacun est coupable devant l'autre et moi le premier». Et en tenant compte les limitations intrinsèques des êtres finis, nous ne pourrons jamais satisfaire la quête de l'autre. La question en reste à la relation entre «infinité» et «transcendance». Au contraire, la raison théorique, vise à un type de compréhension totalisante ou «fermeture» que Lévinas minimise en l'appelant «totalité». Ce qui est incurablement égocentrique et procède en réduisant l'autre à l'identique, «l'ipséïté», dans sa langue. Son chef d'œuvre de 1961 «Totalité et infinité» animera ces oppositions. Les limitations de sa méthode ne manque pas de souligner aussi ses propres contradictions. En tentant, de concert, de se distancier des erreurs d'Heidegger, il s'est intriquer encore plus avant dans l'approche du philosophe de Fribourg. En jugeant la raison totalisante, il trahit ses affinités imprudentes avec les dernières pensées d'Heidegger, qui prédisait aussi le rejet de la raison comme forme de d'instrument simplificateur de la volonté de domination. Dans les deux cas, la vilification de la raison va trop loin. Dans les annales de la pensée occidentale, la raison a toujours contenu de fortes aspirations utopiques. Elle promet une rectification de l'injustice sociale et des torts. La critique radicale de la raison, à la fois chez Lévinas et chez Heidegger, mettent en avant le risque de rendre l'expression de la critique sociale impuissante. Sans les capacités raisonnables de distinction, de discrimination et de jugement de fait, nous serions privés des outils conceptuels nécessaires à notre propre émancipation. Nous resterions là muets et impuissants. De plus, Si leurs propres philosophies se désintéressent entièrement de la raison communicante, ils seraient inintelligibles et dans ce cas, franchement, à peu prêt inutiles. Le raisonnement morale nous fournit un moyen puissant pour agir au monde et pour remédier à l'oppression. La vénération quasi mystique de l'Autre, chez Lévinas, ressemble inversement à une «épiphanie». Mais, il est presque impossible de transformer une épiphanie en action politique sensée. On ne la peut transformer en sujet de législation. D'autant plus, qu'avec Lévinas, la dette à l'égard de l'Autre devient une relation d'exclusivité au point qu'il devient impossible émotionellement et physiquement d'assumer une loyauté aux autres multiples. Pour cette raison, on ne peut dériver des politiques sensées de ses doctrines éthiques. Il confirme ces suspicions quand, dans «Totalité et Infinité», il déclare: «La politique laissée à elle-même porte la tyrannie dans son essence». Sa référence messianique à l'Autre dénigre toute autre forme d'action, y compris l'adhésion politique, comme un instrumentalisme sordide. Il résiste à la généralisation et nous laisse avec un genre de paralysie politique. Samuel Moyn, dans son ouvrage lucide et rafraichissant: «Origines de l'Autre» caractérise de manière adéquate l'approche crypto théologique de l'éthique chez Lévinas, il met en lumière l'ambivalence fondamentale de la perception séculariste de ses intentions phénoménologiques et de l'occultation de ses aspirations eschatologiques. Répondant au profond désespoir culturel provoqué par la première guerre mondiale, les années 20 ont connu des résurgences théologiques importantes qui donnèrent , d'après ce que dit Moyn, le cresson de son approche distinctive à l'égard de l'éthique. Une des vertus du livre de Moyn, c'est sa découverte de la notion de l'Autre chez Lévinas, ou personne n'était aller la chercher avant. Des commentateurs, auparavant, interprétèrent l'éthique théologique légèrement voilée de Lévinas en l'identifiant à la soi-disant «Nouvelle Pensée» mise en avant par Franz Rosenzweig en 1921,dans son ouvrage « L'Étoile de la Rédemption». Mais Moyn souligne que Lévinas ne lut point Rosensweig avant le milieu des années trente. Et si Rosensweig reconnaît que nous pouvons gagner quelque chose qui ressemble à une connaissance théologique. La notion de l'Autre de Lévinas déplace expressément les prétentions et les méthodes cognitives, la face de l'Autre possède le statut de révélation, elle met en œuvre une quête éthique pré discursive entièrement transcendante. Pour déchiffrer «L'origine de l'Autre» Moyn nous suggère d'examiner plutôt la résurgence kierkegaardienne présentée par la «Théologie Dialectique» de Karl Barth que Lévinas lut avidement dans les années vingt et trente. Par son opposition affirmée à la vogue séculariste de la critique de l'histoire biblique des années vingt. Barth reconçoit la divinité, dans les mots de Moyn, comme qualitativement différente du fini, des objets quotidiens. L'Autre, Dieu, est transcendant non immanent et il conclut qu'en dépit des protestations variées du contraire, «Lévinas n'a jamais abandonné l'habitude de se soumettre au commandement de Dieu et il l'a intégré au royaume de la théologie humaine.» Comme philosophe, on l'a traité justement d' «anti Sartre» et on peut voir facilement pourquoi. Il idéalise l'Autre et la pensée de Sartre, fondamentalement, manque de confiance dans l'individu. Dans l'Être et le Néant, l'autre ne signifie rien de plus que la limitation ou l'obstacle à la liberté de soi, le regard de l'autre est essentiellement objectivant, il cherche à tourner le pour soi, ou conscience en en soi, soit quelque chose d'inerte. Le apothéose littéraire de Sartre, la pièce Huis-Clos ou on prononce que «l'enfer, c'est les autres». L'animus anti sartrien aide Lévinas à composer d'étranges mouvements philosophiques dans la glorification excessive de l'autre.

Une des raisons derrière son immense popularité en France réside dans sa copieuse littérature sur des thèmes juifs. Traditionnellement la conception française de la citoyenneté est restée rigoureusement assimilationniste et n'est pas sensible à la différence. Le débat classique sur ce point de vue est celui de la révolution qui se demande si les Juifs doivent être reconnus comme citoyens. Comme un des délégués, Clermont-Tonnerre l'exprime «rien aux Juifs comme nation, tout aux Juifs comme citoyens.» Autrement dit les Juifs sont les bienvenus tant qu'ils abandonnent leur particularisme. Dans l'après 68, ce sentiment commence à évoluer, beaucoup des protagonistes oscillent entre Mao et Moise. Ensuite, ils embrayèrent sur leur atavisme juif pour trouver une orientation une fois la ferveur révolutionnaire gauchiste éteinte. L'examole le plus connu est celui de Benny Lévy, un ancien chef étudiant maoïste (et confident de Sartre) qui abandonna la politique révolutionnaire pour le judaïsme orthodoxe. Soudainement, les juifs français assimilés suivant la voie des immigrants séfarades d'Afrique du Nord ,qui vécurent au préalable dans des communautés religieuses fermées, commencèrent à avouer publiquement leur identité. Étant donné les persécutions dont avaient été victimes leurs familles sous le régime de Vichy, ils se pensaient un titre à la reconnaissance, non seulement comme citoyens mais aussi comme Juifs. Paradoxalement, le nouvel esprit de «communautarisme juif» trouva une aide dans l'approche de Lévinas, qui était parvenu à ébranler avec succès la barrière entre deux cultures très différentes: le monde de la philosophie académique française et celui des traditions religieuses juives. Un des manifestes distinctifs de Lévinas comme penseur juif est sa rupture avec les générations précédentes d'érudits juifs assimilés de Moise Mendelssohn à Hermann Cohen, qui tentèrent de démontrer la compatibilité entre l'enseignement juif et les canons de la pensée séculière occidentale. L'originalité de Lévinas, en recourant à la phénoménologie consiste à traduire les principes éthiques de l'ancien testament directement en langage philosophique en négligeant la préoccupation ontologique des Grecs. A cet égard, son influence sur une génération plus jeune d'intellectuels juifs français arrivée à maturité dans l'après guerre est inestimable. A la fois Benny Lévy ( mort en 2003) et l'omniprésent essayiste- philosophe Alain Finkielkraut étudièrent le dernier livre de Lévinas «Être juif» qui est la signature de sa pensée religieuse. Il y a six ans Lévy, Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, payant tribu à leur maitre décédé, fondèrent un Institut des Études Lévinatiennes à Jérusalem. La suspicion légitime de Moyn à propos de la résilience des habitudes théologiques de Lévinas a soulevé des questions troublantes sur la vénération anacritique caractérisée par la réception de son œuvre.

Comme Heidegger, Lévinas suggère sur un mode rhétorique ampoulé l'accès privilégié aux vérités ultimes de l'Être et de l'existence. Mais la posture discursive n'est pas très propre au débat. La philosophie avance par la discussion critique et l'examen des prédicats comme instances de vérité alors que les écrite de Lévinas encourage une attitude d'adulation soumise. Et, sans surprise, la plupart de ses milliers d'articles et de monographies exhibent des révérences exégétiques confites de flagornerie, Comme si sa pensée reflétait les écritures saintes plutôt qu'un travail de pensée séculière. Ni ses proclamations à propos de «l'aristocratisme de la vraie connaissance»et de «la nécessité d'une pensée secrète» inspirent confiance dans le champ des potentiels démocratiques de sa philosophie. Et son œuvre apparait gélifiée et terminale par son mode d'enthousiasme quasi adolescent. Comme Nietzsche le reconnaît:«on rembourse ses maitres bien pauvrement quand on reste un disciple.»

Richard Wolin