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21/12/2013

Signes et Symboles

Pour la quatrième fois, depuis de nombreuses années, ils se trouvaient confrontés avec le problème d'offrir le cadeau d'anniversaire d' un jeune homme, malade mental incurable. Il vivait sans désirs et les objets faits de mains d'homme, tout vibrants d'une activité maligne, que lui seul pouvait percevoir, lui causaient des allergies infernales et il n'y puisait aucun usage ni agrément dans son monde abstrait. Après l'élimination d'un certain nombre d'articles qui pourraient l'offenser, n'importe quoi dans le genre bibelot, par exemple, était tabou, ses parents choisirent une jolie petite bagatelle, un panier avec dix petits pots de confitures différentes.

A sa naissance, ils étaient mariés depuis longtemps déjà, bon nombre d'années écoulées et maintenant, ils étaient presque vieux, Ses cheveux en désordre attachés sommairement, elle portait des robes noires bon marché. Contrairement aux autres femmes de son age, telle sa voisine de palier, madame Sol, à la face toute rose et mauve de maquillage qui sortait en chapeau agrémenté d'un bouquet de simples, elle présentait une contenance toute blanche et nue à la lumière inquisitrice du printemps. Son mari, homme d'affaire ayant connu quelque succès au vieux pays, dépendait, aujourd'hui, à New-York, entièrement de son frère Isaac, un véritable américain depuis plus de quarante ans. Ils le voyaient rarement et l'avaient surnommé le Prince.

Ce vendredi là, anniversaire de leur fils, tout se passa mal, le train du métro rendit l’âme entre deux stations et pendant un quart d'heure, elle ne ressentit que le battement affairé de son cœur et le bruit des journaux agités. L'autobus qu'ils devaient prendre ensuite se trouvait en retard et les garda un certain temps au coin de la rue. Quand il arriva, il était bondé d'écoliers adolescents trop bavards. Il commençait à pleuvoir tandis qu'il marchaient sur le chemin brun menant au sanatorium. Là, ils attendirent à nouveau et à la place de leur garçon faisant irruption dans la salle, comme il le faisait d'habitude, sa pauvre face souillée, confuse, mal rasée et couverte d'acné, une infirmière, qu'ils connaissaient et ne souciait guère de son apparence, apparut, finalement et leur expliqua brillamment, qu'une fois de plus, il avait essayé d'attenter à sa vie. Il allait bien, disait-elle, mais une visite des ses parents l'aurait dérangé. L'endroit manquait tellement de personnel et les choses tombaient dans l’anarchie et la confusion si facilement, qu'ils décidèrent de ne pas laisser le cadeau au bureau et le reprirent avec eux pour la prochaine fois.

A l'extérieur de l'immeuble, elle attendit que son mari ouvre le parapluie et pris son bras. Il se raclait sans cesse la gorge, comme toujours quand il était contrarié, Ils rejoignirent l’arrêt de l'autobus, de l'autre coté de la rue et il replia son parapluie. A quelques mètres de là, sous un arbre coulant qui dandinait, un petit oiseau tout fragile, s'agitait inutilement dans une flaque.

Durant le long trajet jusqu'à la bouche de métro, elle et son mari n'échangèrent aucun mot et chaque fois qu'elle jetait un coup d’œil vers ses vieilles mains crispées à malaxer la canne de son parapluie, sur ses veines dilatées et sa peau couvertes de taches brunes, elle sentit monter les larmes. En regardent ailleurs, tachant de fixer son attention sur autre chose, elle ressenti un genre de choc doux, une mélange de compassion et d’émerveillement en remarquant qu'une des passagères, une fille aux cheveux noirs et aux doigts de pied peints en rouge, pleurait sur d'épaule d'une femme plus âgée. A qui ressemblait-elle? Elle ressemblait à Rebecca Borisnovna; dont la fille avait épousé un des Soloveichik, à Minsk, bien des années plus tôt.

La dernière fois que le garçon avait essayé, c'était, d'après les mots du docteur, un chef-d’œuvre d'invention, il y aurait réussi, si un autre patient, croyant qu'il apprenait à voler, ne l'avait arrêter juste à temps. Tout ce qu'il voulait vraiment était de creuser un trou dans son monde pour s'en échapper. Le système de son délire, sujet d'une communication élaborée, dans un mensuel scientifique, le médecin du sanatorium le leur avait donner à lire , le titre de l'article «  manie référentielle» les avait troubler bien avant çà. Dans ces cas très rares, le patient imagine que tout ce qui se passe autour de lui est une référence voilée à son existence et à sa personnalité, il exclut les personnes réelles de la conspiration, parce qu'il se croit beaucoup plus intelligent que les autres hommes. Une nature phénoménale l'assombrissait ou qu'il aie, les nuages, dans le ciel étoilé communiquent entre eux, par le moyen de signes ralentis, des signes très détaillés l'observe. Ses pensées les plus intimes se discutent au crépuscule par l'alphabet manuel de sombres arbres qui gesticulent. Les cailloux et les taches, les rayons de soleil forment des schémas qui représentent, de façon effrayante, des messages qu'il doit intercepter. Tout n'est que chiffres dont il est le thème. Tout autour de lui, rodent les espions. Certains d'entre eux jouent les observateurs faussement distraits, comme la surface des verres et les poteaux immobiles, les persiennes des fenêtres, des témoins à charge, prêtes à le lyncher, les eaux courantes et les orages, sont hystériques à la folie, possèdent une opinion déformée de lui et interprètent mal ses actions. Il doit incessamment rester sur ses gardes et voue chaque minute et chaque phase de sa vie à décoder l'hostilité des choses. L'air qu'il exhale est indexé et ranger dans un dossier. Le seul intérêt qu'il provoque se limite à ce qui l'entoure, même pas hélas. Dans la distance, les torrents d'un scandale sauvage, augmentent en volume et en intensité. Les silhouettes de ses globules, magnifiées mille fois volent au dessus de vastes plaines et plus loin encore, vers de grandes montagnes d'une hauteur et d'une solidité insupportables, en termes de granite et d'estuaires grondants, vérité ultime de son être.

Quand ils sortirent du métro sous le tonnerre et l'air mauvais, les derniers lambeaux du jour se mélangeaient aux lumières des rues ? Elle voulait acheter du poisson pour souper, lui remit le panier de pots de confiture en lui disant de rentrer. Il rentra donc, grimpa jusqu'au troisième étage et se souvint qu'il lui avait laissé les clés plus tôt dans la journée. Il s'assit sur l'escalier et se leva en silence, quand, quelque dix minutes plus tard, elle arriva, le pas pesant grimpant les marches, secouant la tête en souriant à sa sottise. Ils entrèrent dans leur logement de deux pièces et il se dirigea directement vers la miroir. Écartant les coins de sa bouche à l'aide de ses pouces, avec une horrible figure de masque, il retira son nouveau squelettique à l'inconfort sans espoir. Il lisait son quotidien russe quand elle mit la table. Toujours lisant, il se restaura des pales victuailles qui n'ont pas besoin de dents. Elle connaissait ses humeurs et demeura également silencieuse. Il s'en fut au lit, elle resta dans le séjour avec son jeu de cartes souillé et ses vieux albums de photos.

De l'autre coté de la cour étroite, ou la pluie teintait sur les poubelles, les lumières des fenêtres brillaient, et dans l'une d'entre elles découpait la silhouette d'un homme en caleçon noir, les mains sur la tête et les épaules levées, debout, sur un lit défait. Elle tira la persienne et examina les photographies. En bébé, elle avait l'air plus surprise que les autres bébés. La photographie d'une servante allemande et de son fiancé à la grosse face, qu'ils avaient eu à Leipzig tomba d'une feuille de l'album, elle tourna les pages du livre : Minsk ; la révolution, Leipzig, Berlin, Leipzig à nouveau, une façade de maison bancale mal focalisée, trouble. Ici, le garçon quand il avait quatre ans, dans un parc, timidement, éloignant le regard de sa tète tordue, de la vision d'un écureuil au regard vif comme il l'aurait fait de tout autre étranger. Ici, Tante Rosa, une veille dame, à l’œil sauvage, confuse et anguleuse, qui vécut dans le monde palpitant des mauvaises nouvelles, faillites, accidents de train, et croissances cancéreuses jusqu'au jour ou les allemands la mirent à mort, tous ensemble, avec les gens qu'elle aimaient. Une autre, du garçon,en compagnie de son cousin, aujourd'hui fameux joueur d'échec. Á six ans, il dessinait de merveilleux oiseaux avec des mains et des pieds d'humains et souffrait d'insomnies comme un adulte Le garçon, de nouveau, vers l'age de huit ans, déjà difficile à comprendre, effrayé par le papier-peint d' un passage, apeuré d'une certaine image dans un livre, qui ne montrait qu'un paysage idyllique avec des rochers sur une colline, une vieille roue de charrette pendue à la branche d'un arbre sans feuilles. Il avait dix ans quand ils quittèrent l'Europe, Elle se souvint de la honte, des difficultés humiliantes du voyage et des enfants retardés laids et vicieux avec lesquels il se retrouva dans l'école spéciale ou ils le placèrent dès leur arrivée en Amérique. Une époque de sa vie arriva, coïncidant avec une longue convalescence suite à une pneumonie, quand ses petites phobies, que ses parents avaient toujours vue, stupidement, comme l'expression des excentricités d'un enfant prodigieusement doué, se durcirent d'illusions interactives aux intrications logiques, les rendant totalement inaccessibles aux esprits normaux.

Tout ceci, et bien plus, elle l'accepta, si, après tout, vivre signifie d'accepter la perte d'une joie après l'autre, de la joie, pas même, dans son cas, mais de simples possibilités d'amélioration. Elle pensait aux vagues récurrentes de douleur, qu'elle et son mari eurent a subir, pour une raison ou pour une autre ; aux géants invisibles blessant son enfant de manière inimaginable ; à la tendresse incalculable que le monde contient, au destin de cette tendresse, soit ébréchée ou perdue, métamorphosée en folie, aux enfants négligés, laissés à eux-mêmes, dans des coins sales, aux belles herbes folles qui ne peuvent se cacher du fermier. Presque minuit, du salon, elle entendit son mari grogner. A présent, le voilà debout, portant par dessus son pyjama le vieux manteau, au col d'astrakan qu'il préférait, de loin, à sa belle robe de chambre bleue.

 

«  Je ne peux pas dormir ! » gémit-il

«  Pourquoi ? » fit-elle. « Tu étais si fatigué. »

«  Je ne peux pas dormir parce que je meurs,  » dit-il, et se recoucha.

«  C'est ton estomac? Veux-tu que j'appelle le docteur Solov ? »

«  Pas de docteurs, pas de docteurs,  » grommela-t-il. « au diable, les docteurs ! Nous devons le sortir de là en vitesse. Autrement nous serons responsables...responsables ! » Il s'assit brusquement, les deux pieds par terre, se frappant la tête, le poing fermé.

« D'accord,  » dit-elle tranquillement. « Nous le ramènerons à la maison demain. »

« J'aimerai du thé,  » dit son mari en se rendant dans la salle de bain.

En se penchant avec difficulté, elle ramassa quelques cartes et une photo, tombés sur le sol, le valet de cœur, le neuf et l'as de pique, la servante Elsa et son fiancé bestial. Il revint, l'esprit content, en disant d'une voix forte, «  j'ai tout arrangé, nous lui donnerons la chambre. Chacun de nous passera une partie de la nuit tout près de lui et l'autre dans le sofa. Le docteur le visitera au moins deux fois par semaine. Peu importe ce que dira le Prince, De tout façon, il ne devrait pas dire grand chose, çà lui coûtera moins cher.

Le téléphone sonna à cette heure inhabituelle. Il restait au milieu de la pièce cherchant du pied la pantoufle qui en avait glissé, puéril et édenté, il jeta un regard à sa femme. Elle comprenait mieux l'anglais que lui et répondait toujours aux appels. 

«  Puis-je parler à Charlie ? » lui demanda la voix sotte d'une fille

« Quel numéro voulez-vous ?...Non, vous avez le mauvais numéro. »

Elle reposa le combiné gentiment, portant sa main à son cœur.

« J'ai eu peur,  » dit-elle.

Il sourit rapidement et reprit tout de suite son monologue excité, ils iront le cherche aussitôt qu'il fera jour. Pour sa propre protection, il garderaient tout les couteaux dans un tiroir fermé, même dans le pire état, il ne présentait aucun danger pour les autres.

Le téléphone se mit à sonner une seconde fois. La même jeune voix atone et anxieuse demanda après Charlie.

« Vous avez le mauvais numéro, faites le « o » à la place du zéro. » et raccrocha.

Ils s'assirent, pour ce thé de minuit, un peu gai, qu'ils n'attendaient pas. Il le sirota bruyamment, le visage détendu. De temps à autre, il levait son verre d'un mouvement circulaire, comme pour dissoudre le sucre plus complètement. La jugulaire sur le coté de sa tète chauve, ressortait, ostensible et des brisures argentées apparaissaient à son menton. Le cadeau d'anniversaire demeurait sur la table. Quand elle lui resservit du thé, il remit ses binocles et réexamina avec plaisir les petites jarres lumineuses, jaunes, vertes et rouges. Ses lèvres, hésitantes et humides épelèrent les mots élégants, abricot, raisin, prunes, coing. Sa pomme d'Adam tressaillit quand le téléphone, à nouveau, sonna.

 

 

Vladimir Nabokov

04:16 Écrit par walloween dans Fiction, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vladimir nabokov |  Facebook